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Billet

Le Procope, quartier général des Lumières

Au 13 rue de l'Ancienne-Comédie, le plus vieux café de Paris a vu passer Voltaire, Diderot et la Révolution
Les philosophes attablés au café Procope, gravure
Les philosophes au Procope — Voltaire le bras levé, gravure du XVIIIᵉ siècle. Coll. Archives Paris révolutionnaire

Vous passez rue de l'Ancienne-Comédie sans y prêter attention ? Normal, c'est une ruelle du 6ᵉ comme il y en a tant. Pourtant, au numéro 13, derrière une façade rouge et or, se cache le plus vieux café de Paris encore en activité — et sans doute l'adresse la plus bavarde de toute l'histoire des idées françaises.

Nous sommes en 1686. Un Sicilien au nom chantant, Francesco Procopio dei Coltelli, ouvre là un établissement où l'on sert une boisson exotique et soupçonneuse : le café. L'endroit tombe à pic. Trois ans plus tard, la Comédie-Française vient s'installer juste en face — d'où le nom de la rue. Les comédiens, les auteurs, les curieux qui sortent du spectacle traversent la chaussée et prolongent la soirée chez Procope. Le café devient l'annexe du théâtre, puis l'annexe de tout Paris qui pense.

Car au siècle suivant, c'est ici que bat le cœur des Lumières. La légende — tenace — veut que Voltaire y ait vidé des dizaines de tasses par jour, mélange de café et de chocolat, penché sur ses papiers. Diderot et d'Alembert y auraient ébauché l'Encyclopédie entre deux discussions enflammées ; Rousseau, Marmontel, tout le petit monde philosophique s'y croise et s'y querelle. Benjamin Franklin lui-même, en mission diplomatique à Paris, aurait poussé la porte. Faut-il tout croire de ces récits ? Sans doute pas à la lettre. Mais si le Procope n'a pas accueilli chacune de ces scènes, il a bel et bien été le décor d'une époque où l'on refaisait le monde autour d'une table de marbre.

Puis vient la Révolution, et le café change de température. Le quartier est celui des Cordeliers ; Danton habite à deux pas, Camille Desmoulins et Marat fréquentent les lieux. On y parle moins de tragédie classique que de motions et de clubs. Une jolie légende — encore une — raconte qu'un jeune officier corse sans le sou, un certain Bonaparte, y aurait laissé son chapeau en gage d'une consommation impayée. Invérifiable, évidemment. Mais elle dit bien ce qu'était devenu le Procope : un lieu où l'Histoire passait commande.

Aujourd'hui, le 13 rue de l'Ancienne-Comédie est un restaurant qui vit, sans complexe, de cette mémoire prodigieuse — portraits aux murs, boiseries, reliques plus ou moins authentiques. On peut sourire de la mise en scène. On peut aussi se dire qu'il n'existe pas beaucoup d'endroits, à Paris, où l'on peut s'asseoir exactement là où Voltaire s'asseyait, et commander la même chose que lui.