Condorcet présente le projet de Constitution devant l'Assemblée

Salle du Manège/Siège de la Convention nationale

Plan de constitution présenté à la Convention Nationale le 15 et 16 Février 1793, BnF

Le marquis-philosophe dépose sur la tribune le projet le plus démocratique que la Révolution ait jamais envisagé — quelques semaines avant la chute des Girondins qui l'enterrera.

Ce mercredi-là, à la salle du Manège, c'est un homme fatigué mais résolu qui monte à la tribune. Nicolas de Condorcet a cinquante ans. Il préside depuis octobre le Comité de Constitution, neuf membres chargés de doter la jeune République d'une loi fondamentale. Six mois de travail acharné pour aboutir au projet qu'il présente ce 17 avril 1793 — un texte d'une ambition inouïe, précédé d'une Déclaration des Droits de l'Homme refondue et élargie.

Ce que propose Condorcet est vertigineux. Le suffrage universel masculin — acquis depuis 1792, mais que le projet ancre définitivement. Une Assemblée unique élue pour un an. Le droit pour les citoyens de contester toute loi par référendum — la « censure du peuple ». Une instruction publique gratuite et obligatoire, garantie par la Constitution elle-même. Le droit à l'assistance pour les indigents, les infirmes, les vieillards. Une procédure rigoureuse de révision, pour empêcher qu'un pouvoir passager ne fige les institutions. Tout est pensé pour que le peuple tranche, toujours, en dernier ressort.

Quand il a fini, Condorcet sait qu'il n'a pas convaincu. Les bancs de la Montagne sont glacials. Le projet est trop raffiné, trop philosophe — et surtout il est girondin. Depuis des semaines, la Convention bascule. La guerre aux frontières tourne mal, Paris gronde, Marat appelle à l'insurrection. Le rapport de force s'inverse.

Quatre mois plus tard, le 2 juin 1793, les canons du peuple de Paris encerclent la Convention. Vingt-neuf députés girondins sont arrêtés, dont la plupart des collaborateurs de Condorcet. Le projet de Constitution est enterré séance tenante. Les Montagnards en rédigent un autre, à la hâte — la Constitution de l'an I, votée le 24 juin, qui reprend des éléments du texte girondin mais abandonne l'essentiel de ses garde-fous. Cette Constitution de l'an I ne sera jamais appliquée. La Terreur prendra sa place.

Condorcet, lui, refuse de se taire. Il publie le 8 juillet un pamphlet cinglant contre la Constitution montagnarde — Aux citoyens français sur la nouvelle Constitution. Décrété d'arrestation le 8 juillet, il se cache chez Madame Vernet, rue des Fossoyeurs (aujourd'hui rue Servandoni, dans le 6e). Neuf mois reclus dans une chambre de pension, il y écrit son testament philosophique — l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ce chef-d'œuvre d'optimisme rédigé alors qu'il attend la guillotine. Le 25 mars 1794, il quitte sa cachette pour ne pas compromettre son hôtesse. Arrêté à Clamart, emprisonné à Bourg-la-Reine, il est retrouvé mort dans sa cellule le 29 mars au matin. Poison, rupture d'anévrisme, on ne saura jamais.

La salle du Manège, elle, a disparu depuis longtemps — percée par la rue de Rivoli sous le Premier Empire. Entre les numéros 230 et 232, une plaque discrète rappelle qu'ici siégèrent la Constituante, la Législative et la Convention. Un petit rectangle de bronze pour tenir lieu de tombeau à l'idée républicaine la plus généreuse de la Révolution.