Création d'une Fédération parisienne de l'Association Internationale des Travailleurs par 1 000 délégués

Salle de la Marseillaise/Fédération parisienne de l'A.I.T.

Congrès de l'AIT à Bâle en 1869

Mille deux cents délégués ouvriers dans une salle de La Villette, un an jour pour jour avant que Paris ne se soulève.

Le 19 avril 1870, dans la salle de la Marseillaise au 51 avenue de Flandre, à La Villette, plus de mille deux cents délégués des sections parisiennes de l'Association Internationale des Travailleurs se réunissent pour fonder leur fédération. L'Internationale existe depuis six ans — Marx l'a fondée à Londres en septembre 1864, au St Martin's Hall. Mais en France, elle est restée un archipel de sections locales, souvent isolées les unes des autres, infiltrées par la police impériale, poursuivies par les tribunaux. Ce 19 avril, les sections se fédèrent. Paris cesse d'être un terrain d'implantation et devient une force organisée.

La séance est présidée par Eugène Varlin, relieur de métier, trente et un ans, secrétaire correspondant de la section française de l'AIT. Varlin est l'homme-clé du mouvement ouvrier parisien : organisateur des grèves, fondateur de coopératives de consommation, partisan du collectivisme contre les mutuellistes proudhoniens qui ont longtemps dominé les sections françaises. Autour de lui dans la salle, une assemblée qui ressemble au futur état-major de la Commune : Benoît Malon, teinturier ; Zéphirin Camélinat, ouvrier bronzier qui deviendra directeur de la Monnaie ; Édouard Vaillant, ingénieur, futur membre du Comité de Salut public ; Jules Vallès, le journaliste qui fondera Le Cri du peuple ; Antoine Bourdon ; Camille Langevin. Et Eugène Pottier, ouvrier dessinateur sur étoffe — l'homme qui, un an plus tard, pendant la Semaine sanglante, écrira les paroles de L'Internationale.

Les délégués adoptent les statuts de la Fédération parisienne et élisent Edmond Mégy, ouvrier mécanicien, comme président honoraire — un geste symbolique, Mégy étant alors en prison pour avoir tiré sur un policier venu l'arrêter. La Fédération lance dans la foulée une campagne anti-plébiscitaire : Napoléon III prépare un plébiscite pour mai, destiné à légitimer ses réformes libérales. L'AIT appelle au boycott. Le mot d'ordre est clair : pas de participation au jeu politique de l'Empire.

Le bureau permanent de la Fédération s'installe au 14 rue de la Corderie, dans le 3e arrondissement, au troisième étage — une adresse qui deviendra, dans les mois suivants, le centre névralgique du mouvement ouvrier parisien. C'est de là que partiront les appels à la grève, les manifestes contre la guerre, et finalement les premiers mots d'ordre de l'insurrection de mars 1871.

Ce qui frappe, rétrospectivement, c'est la densité de futurs communards dans cette salle de La Villette. Presque tous les noms qui figureront sur les affiches de la Commune, sur les actes d'accusation des conseils de guerre, ou sur les murs du Père-Lachaise sont là le 19 avril 1870. Varlin sera massacré par la foule versaillaise le 28 mai 1871, traîné dans les rues de Montmartre. Pottier se cachera pendant neuf ans, ses paroles mises en musique par Pierre Degeyter en 1888. Vaillant s'exilera à Londres, où il fréquentera Marx et Engels. Malon fondera la Revue socialiste.

Marx, depuis Londres, suit de près la constitution de cette fédération. Pour lui, c'est la preuve que l'Internationale prend racine dans la classe ouvrière française — au-delà des cercles proudhoniens qu'il combat depuis des années. L'organisation de classe, et non la conspiration blanquiste ni le mutuellisme petit-bourgeois, est enfin en marche à Paris. La suite — la guerre, le siège, la Commune — montrera à la fois la force et les limites de cette organisation.

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