Conjuration de Babœuf l'an IV. Le « génie défenseur de la République » embroche avec sa lance la Méduse, « figure emblématique » de l'Anarchie, qui s'apprêtait à poignarder la France représentée comme une jeune mère nourricière admirant la Constitution de l'an III.
Caricature anonyme stigmatisant la conjuration des Égaux, Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, 1796.
L'homme qui avait arrêté Louis XVI à Varennes finit par devoir fuir lui-même, poursuivi par les héritiers de la Révolution.
Jean-Baptiste Drouet était maître de poste à Sainte-Ménehould le soir du 21 juin 1791, quand une lourde berline de voyage s'arrêta pour changer de chevaux. Il reconnut le voyageur en frac qui tentait de se faire passer pour un domestique : le profil figurait sur les assignats. Drouet galopa jusqu'à Varennes, fit barrer la route, et la fuite du roi se transforma en arrestation. Ce postier de province venait d'empêcher Louis XVI de rejoindre les armées contre-révolutionnaires à la frontière.
La célébrité nationale qui s'ensuivit lui ouvrit les portes de la politique. Élu à la Convention nationale, il siégea avec la Montagne et vota la mort du roi. Sous le Directoire, il entra au Conseil des Cinq-Cents. C'est là que sa trajectoire croisa celle de Gracchus Babeuf.
La Conjuration des Égaux, organisée par Babeuf en 1796, ambitionnait quelque chose de nouveau : non plus une révolution politique, mais la suppression de la propriété privée et l'égalité réelle des conditions. Le Directoire était la cible, jugé traître aux idéaux de 1789. Drouet n'était pas au cœur du complot, mais les conjurés se réunissaient chez lui, et ses sympathies jacobiennes étaient de notoriété publique. Le 10 mai 1796, le Directoire annonça la découverte de la conspiration et fit arrêter Babeuf et ses camarades.
Drouet fut également visé. Son cas posait un problème constitutionnel : comme député au Conseil des Cinq-Cents, il bénéficiait d'une immunité qui obligeait à le traduire devant la Haute Cour, compliquant ainsi le procès des babouvistes. Emprisonné à l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés (135-137 boulevard Saint-Germain, 6e arrondissement), il devint pendant l'été 1796 une question politique embarrassante.
Le 17 août 1796, Barras, directeur influent, facilita discrètement son évasion. Le calcul était net : éviter de faire de l'homme de Varennes un martyr supplémentaire, éviter aussi qu'un procès sensationnel n'illuminât une seconde fois la figure de Babeuf. Drouet gagna la Suisse, puis le Luxembourg. Babeuf et Darthé furent guillotinés à Vendôme le 27 mai 1797.
Drouet finit sa vie sous-préfet sous Napoléon. Il mourut en 1824, réconcilié avec l'ordre. L'homme qui avait arrêté Louis XVI avait failli tomber pour avoir voulu aller plus loin que la République bourgeoise.