« Du pain et la Constitution de 1793 ! » Dans la salle des séances des Tuileries, une tête au bout d’une pique se dresse devant le président.
Paris a faim. L’hiver 1794-1795 a été le plus rude depuis celui de 1709 : les fleuves ont gelé, les routes sont restées impraticables, et l’on a vu les loups s’avancer jusqu’aux portes de la ville. Depuis la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne est revenue à la liberté du commerce ; le maximum du prix des grains a été aboli à Noël 1794, et l’assignat s’effondre : en avril, il ne vaut plus que 8 % de sa valeur. Les rations de pain distribuées aux Parisiens diminuent de semaine en semaine. Le 12 germinal (1er avril 1795), une première manifestation a déjà marché sur la Convention ; le général Pichegru l’a dispersée sans violence.
Le 1er prairial an III, 20 mai 1795, les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel marchent de nouveau sur la Convention. Depuis mai 1793, l’assemblée siège aux Tuileries, dans l’ancienne salle des Machines réaménagée par l’architecte Gisors. Femmes et sans-culottes y font irruption en réclamant « du pain et la constitution de l’an I » : des mesures contre la disette, et l’application de la constitution démocratique votée le 24 juin 1793, jamais mise en vigueur.
Le député des Hautes-Pyrénées Jean-Bertrand Féraud, chargé avec Barras et Rouyer de surveiller l’arrivée des subsistances à Paris, tente de barrer aux émeutiers l’accès à la tribune ; il est tué. On lui tranche la tête, on la plante sur une pique et on la présente au président de séance, Boissy d’Anglas. Celui-ci la salue, se rassoit, se couvre — et refuse de céder. On a longtemps dit que Féraud avait été tué par méprise, confondu avec son collègue Fréron ; les historiens pensent plutôt que la foule savait qui il était. « Le peuple en colère n’a pas tué au hasard », écrit Pierre Serna : Féraud était l’homme du ravitaillement, et il venait de se battre avec les émeutiers.
Dans la nuit, la garde nationale et les troupes des généraux Menou et Murat dégagent l’assemblée. Les sections sont désarmées. Quatorze députés montagnards, accusés d’avoir soutenu l’insurrection, sont décrétés d’arrestation ; six d’entre eux — Romme, Goujon, Duquesnoy, Bourbotte, Duroy et Soubrany —, condamnés à mort le 17 juin, tentent de se donner la mort avant l’échafaud. Prairial est la dernière insurrection populaire de la Révolution ; il faudra attendre 1830 pour revoir Paris se soulever ainsi.
La scène de Boissy d’Anglas saluant la tête de Féraud a fait le bonheur des peintres. En 1830, Guizot, ministre de l’Intérieur, ouvre un concours pour orner le Palais-Bourbon de ce « Boissy d’Anglas tenant tête à l’émeute » ; cinquante-trois peintres y répondent, dont Delacroix, et c’est Auguste Vinchon qui l’emporte. Des Tuileries, en revanche, il ne reste rien : incendiées pendant la Commune, le 23 mai 1871, leurs ruines ont été abattues en 1883.
Texte rédigé avec l’aide de l’IA, relu et corrigé par la rédaction.