Le concierge du Luxembourg leur prête une table boiteuse, une feuille de papier à lettre et une écritoire. La République des propriétaires commence sans meubles ; elle saura vite où trouver ceux du roi.
À l’automne 1795, Robespierre est tombé depuis plus d’un an et la Révolution a changé de maîtres. Au printemps, les faubourgs affamés ont envahi la Convention aux cris de « Du pain et la Constitution de 1793 » ; l’insurrection de prairial a été écrasée, le faubourg Saint-Antoine désarmé. La Constitution de l’an III, adoptée en août, en tire la leçon. Son rapporteur, Boissy d’Anglas, l’a dit sans détour : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. » Le suffrage redevient censitaire et à deux degrés : ceux qui élisent les députés sont, pour l’essentiel, de riches notables. Le pouvoir exécutif est partagé entre cinq directeurs, pour qu’aucun ne devienne dictateur.
Le 13 vendémiaire, 5 octobre, ce sont les royalistes qui se soulèvent ; Barras les fait mitrailler devant l’église Saint-Roch par un jeune général nommé Bonaparte. Les 31 octobre et 1er novembre, les nouveaux conseils désignent les directeurs : Barras, Reubell, La Révellière-Lépeaux, Letourneur et Sieyès. Sieyès refuse ; on élit Carnot à sa place, par 117 voix sur 213. Tous les cinq ont voté la mort du roi, ce qui écarte la tentation monarchique.
Le 2 novembre, quatre d’entre eux prennent possession du palais du Luxembourg, rue de Vaugirard. Le lieu a de la mémoire : sous la Terreur, la « maison nationale de sûreté » y a enfermé près de huit cents détenus, Danton et Camille Desmoulins parmi eux, et un tiers sont partis pour l’échafaud. Les directeurs n’y trouvent pas un meuble. L’historien Adolphe Thiers raconte la suite : le concierge leur prête une table boiteuse, une feuille de papier à lettre et une écritoire, pour écrire aux deux conseils que le Directoire est constitué. Il n’y a pas un sou en numéraire dans les caisses ; chaque nuit, on imprime les assignats du lendemain, qui sortent « tout humides » des presses. Le 4 novembre, Carnot élu, l’installation du Directoire est officiellement proclamée.

Le mobilier finira par venir du Garde-Meuble de l’ancienne monarchie. L’apparat, lui, n’attend pas : une gravure datée du 30 brumaire, à peine plus de deux semaines plus tard, montre déjà les directeurs donnant audience en grand costume, toque à plumes et manteau brodé, sous les lustres du palais. Quatre d’entre eux logent au Petit Luxembourg. Barras, lui, s’installe dans le palais même et y donne des fêtes. Thiers décrit ses salons pleins de généraux « dont l’éducation et la fortune s’étaient faites en deux ans », de fournisseurs aux armées et de « gens d’affaires qui s’étaient enrichis par les spéculations et les rapines », d’émigrés rentrés et de femmes venues y user de leur influence. Joséphine de Beauharnais en est ; elle épousera Bonaparte au printemps.

À l’autre bout de la société, l’hiver est terrible : l’assignat s’effondre, le pain manque. Babeuf et ses Égaux préparent l’insurrection au nom du « bonheur commun » ; ils sont arrêtés en mai 1796. Le Directoire frappera tour à tour à gauche et à droite, cassera les élections qui lui déplaisent, et s’appuiera de plus en plus sur l’armée, jusqu’au jour où l’armée n’aura plus besoin de lui.
Ce jour vient le 18 brumaire an VIII, 9 novembre 1799. Barras démissionne ; le Luxembourg passe au Sénat conservateur de Bonaparte. Le Sénat y siège toujours, et son président habite le Petit Luxembourg, là où les directeurs avaient commencé avec une table boiteuse.