Ils s’étaient réunis pour savoir s’ils avaient eu tort de désobéir à Blanqui ; la police, prévenue par deux indicateurs, les emmène presque tous. Parmi eux, le futur procureur de la Commune, qui fera fusiller en 1871 l’avocat de ses camarades.
En 1866, Auguste Blanqui, évadé de prison en août 1865, dirige depuis la Belgique un petit parti clandestin d’étudiants et d’ouvriers. Ses disciples du Quartier latin se nomment Gustave Tridon, qui l’a connu en prison à Sainte-Pélagie et dont le journal Candide a été saisi au huitième numéro, Raoul Rigault, Eugène Protot, Charles Longuet, Gaston Da Costa, les frères Levraud. Ils se réunissent dans les cafés et, ce que la police surveille de plus près, avec des ouvriers, dans des salles qui changent de faubourg.
En septembre 1866, l’Association internationale des travailleurs tient à Genève son premier congrès. Les onze délégués de Paris, des ouvriers proudhoniens hostiles aux grèves et partisans des coopératives, sont partis avec cent vingt francs en poche pour le voyage et huit jours de séjour. Le Conseil général de Londres a invité à se joindre aux travaux les étudiants français qui reviennent du congrès des étudiants de Liège, Protot parmi eux. À la tribune, Protot traite d’agents bonapartistes Tolain et Fribourg, qu’on soupçonne de graviter autour du prince Napoléon, cousin de l’empereur. On frôle le pugilat, et Protot est expulsé du congrès. Blanqui avait pourtant donné l’ordre de cesser l’attaque.
Le 7 novembre 1866, les blanquistes se retrouvent au café de la Renaissance, au coin de la place Saint-Michel et de la rue Saint-Séverin, face à la fontaine inaugurée six ans plus tôt, pour la « séance solennelle du compte-rendu » : ont-ils eu tort de désobéir ? La discussion est orageuse ; Protot maintient sa position, Tridon défend celle de Blanqui. La police, renseignée par deux indicateurs, Largillière et Greffe, fait irruption. Protot parvient à s’éclipser ; quarante-deux militants sont arrêtés.

Parmi eux, Raoul Rigault, vingt ans. Fils d’un sous-préfet de 1848 destitué après les journées de Juin, chassé du lycée Saint-Louis pour avoir pris part à une révolte d’élèves, bohème débraillé qui voue un culte à Hébert, il annonce que son premier mandat d’arrêt, le jour où il sera préfet de police, visera Dieu. À l’instruction, il nie toute société secrète et dit ne fréquenter le café Mahieu que pour y voir ses amis. On saisit chez lui une photographie de Marat et un manuscrit intitulé Dieu c’est le mal. Le 17 décembre, il obtient un non-lieu. « Pas de chance ! commente-t-il, ils n’ont pas voulu me faire voir Mazas. »
Les autres sont jugés en janvier 1867 pour délit de société secrète. Les juges ont trouvé un moyen simple de dresser la liste des membres : celle des abonnés de Candide. « On avait oublié pour la circonstance que M. de Rothschild était abonné », relève l’historien Albert Thomas. Le vrai motif, ajoute-t-il, était que les étudiants fréquentaient les ouvriers. Les accusés ont pour avocat un républicain de quarante-neuf ans, ami de Proudhon, Gustave Chaudey. Tridon prend quinze mois de prison et cent francs d’amende. Les blanquistes accuseront les internationaux de les avoir dénoncés ; l’un des deux indicateurs, Largillière, figurait parmi les inculpés.
Quatre ans plus tard, la plupart se retrouvent à l’Hôtel de Ville. Tridon est élu à la Commune par le 5e arrondissement, Protot devient délégué à la Justice, Longuet rédige le Journal officiel, Rigault dirige la préfecture de police, puis devient procureur de la Commune. Chaudey, lui, a été adjoint au maire de Paris pendant le siège : les communards l’accusent d’avoir fait tirer sur la foule devant l’Hôtel de Ville le 22 janvier 1871. Arrêté en avril, il est fusillé dans le préau de Sainte-Pélagie le 23 mai, en pleine Semaine sanglante, sur l’ordre de Rigault. Aucune preuve de sa culpabilité n’a jamais été apportée ; Courbet, qui avait peint son portrait, démissionne de ses mandats. Rigault est fusillé le lendemain par les soldats versaillais.
