Le 18 brumaire an VIII, au petit matin, les députés jugés sûrs reçoivent une convocation urgente aux Tuileries : un complot jacobin menacerait la République. Il n’y a pas de complot, et Paris est calme.
Bonaparte est rentré d’Égypte depuis trois semaines. Sieyès, l’un des cinq directeurs, guettait depuis longtemps l’occasion d’imposer une constitution de sa façon et cherchait un général ; Talleyrand et Fouché, le ministre de la Police, ont noué l’alliance. Le plan : faire transférer les deux Conseils hors de Paris, à Saint-Cloud, sous prétexte de les protéger, et s’y faire remettre le pouvoir. L’argent ne manque pas. Bonaparte est allé dîner un soir, discrètement, chez le banquier Nodler, à Sèvres ; Collot, un fournisseur aux armées, a avancé cinq cent mille francs en or. Le président du Directoire, Gohier, ne se doute de rien : le général doit dîner chez lui, en famille, le 18 brumaire. Il a plutôt convoqué chez lui, rue de la Victoire, pour sept heures du matin, les généraux et les officiers de la garnison ; la cavalerie de Murat et de Sébastiani doit occuper les Champs-Élysées et le jardin des Tuileries.

Au palais, où siège le conseil des Anciens, cent cinquante membres seulement ont été convoqués, une heure avant la séance ; on n’y voit aucun néo-jacobin. Le président, Lemercier, est acquis au coup. Le député Cornet dénonce des conjurés prêts à « lever leurs poignards sur des représentants de la nation », sans dire qui ni où ; Régnier enchaîne : les Conseils doivent quitter Paris. Les Anciens votent le transfert du Corps législatif à Saint-Cloud, ce que la Constitution leur permet, et confient à Bonaparte le commandement des troupes de Paris, ce qu’elle réservait au Directoire. Bonaparte entre en uniforme et jure, devant des bancs clairsemés, de sauver la République.

Vers onze heures, il passe les troupes en revue dans le jardin. L’ordre du jour, aussitôt imprimé, répartit les commandements : Lefebvre devient son premier lieutenant, Murat prend toute la cavalerie, Lannes garde le palais des Anciens, Marmont l’artillerie, Morand conserve la place de Paris. À Moreau, il confie la garde du Luxembourg, où siège le Directoire, faisant de lui, dira le poète Arnault, un geôlier. Avisant Bottot, le secrétaire de Barras, il le prend à partie devant les soldats sur l’état où il a retrouvé la France ; Bottot court porter la menace à son maître. Au même moment, Talleyrand et l’amiral Bruix obtiennent de Barras sa démission, déjà rédigée ; Sieyès et Roger Ducos ont donné la leur. Les deux derniers directeurs, Gohier et Moulin, refusent et se retrouvent prisonniers dans leur palais. Ils tentent de faire sortir un message aux Conseils : « Puissent nos serments n’être pas les derniers cris de la liberté expirante ! » On l’intercepte. À midi, les Cinq-Cents reçoivent le décret ; leur président, Lucien Bonaparte, le frère du général, lève la séance avant tout débat.
Entre onze heures et midi, les Parisiens lisent des affiches de Bonaparte et de Fouché, qui parlent d’un grand danger auquel la République vient d’échapper. Ils n’y comprennent rien, écrit l’historien socialiste Gabriel Deville, et ne se mêlent de rien. Bonaparte installe son état-major aux Tuileries. Le soir, avec Sieyès et Ducos, il convient de se faire nommer consuls provisoires ; il reste à l’obtenir des Conseils, le lendemain, à Saint-Cloud. « En somme, cela n’a pas été mal aujourd’hui », dit-il à son secrétaire, Bourrienne.
Un demi-siècle plus tard, quand le neveu, Louis-Napoléon Bonaparte, rejoue le coup le 2 décembre 1851, Marx intitule son analyse Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Les grands événements, écrit-il, se répètent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Il dit aussi ce qu’a fait l’oncle : créer en France les conditions de la libre concurrence, de la petite propriété paysanne et de l’essor industriel, c’est-à-dire accomplir la tâche de la société bourgeoise moderne.