Pour la première fois depuis 1871, le drapeau rouge flotte à Paris lors de l'inauguration de la statue de la République : Dalou, ancien communard, sait ce que cela signifie.
Jules Dalou a soixante-cinq ans en 1889. Il a été l'un des rares artistes à s'engager dans la Commune : membre de la commission des beaux-arts, il a travaillé à réorganiser les musées nationaux insurgés. Après la Semaine sanglante, condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité, il s'exile à Londres. Il y enseigne, il y sculpte, il y observe la société ouvrière anglaise. Amnistié en 1879, il rentre à Paris.
Dalou est l'auteur du gisant d'Auguste Blanqui au Père Lachaise, et de celui de Victor Noir. Ce ne sont pas des commandes mondaines. Ce sont des monuments à ceux que la République bourgeoise préfère oublier. Dans ce même Paris des années 1880, la Ville lui commande "Le Triomphe de la République" pour la place du Trône, rebaptisée place de la Nation en 1880.
Le 23 septembre 1889, lors des fêtes du centenaire de la Révolution française, un modèle grandeur nature du monument en plâtre peint est inauguré en grande cérémonie. La foule est immense. Et dans cette foule, pour la première fois depuis mai 1871, depuis que la Semaine sanglante a noyé dans le sang la dernière insurrection parisienne, le drapeau rouge réapparaît publiquement dans les rues de Paris.
Ce n'est pas un geste anodin. Le drapeau rouge est la couleur des martyrs de la Commune, la couleur de l'insurrection. Sa réapparition en 1889, lors d'une cérémonie officiellement républicaine, signifie que les survivants et leurs héritiers entendent rappeler ce que la "République" a voulu effacer : que la Commune en était l'expression la plus radicale, et que la liberté ne se sépare pas de l'égalité.
La version définitive en bronze sera inaugurée le 19 novembre 1899 lors d'une grande démonstration de masse. La République de Dalou est portée sur un char triomphal par des femmes et des enfants : la Justice, le Travail, la Paix. Aucun général. Aucune baïonnette.