"Le Juif et la France" : quand l'antisémitisme s'installe boulevard des Italiens

Palais Berlitz

 31 boulevard des Italiens - 2e arr. (emplacement du Pavillon de Hanovre)

Affiche de l'exposition "Le Juif et la France" 1941.

On peut faire une exposition sur tout, même sur des êtres humains présentés comme une menace : il faut juste un État qui l'autorise et des gens qui paient pour entrer.

Le 5 septembre 1941, le Palais Berlitz, 31 boulevard des Italiens, ouvre ses portes à une exposition qui se propose de démontrer, cartes, statistiques et portraits agrandis à l'appui, la "mainmise" des juifs sur la France. Organisée par l'Institut d'étude des questions juives (IEQJ) sous la direction de Paul Sézille, avec le soutien actif de l'ambassadeur allemand Otto Abetz, "Le Juif et la France" durera jusqu'en janvier 1942 et accueillera plusieurs centaines de milliers de visiteurs.

Le contexte est celui d'une collaboration antisémite qui a déjà produit ses premiers effets légaux. Le statut des juifs de Vichy, promulgué en octobre 1940 sans que les Allemands l'aient exigé, avait exclu les juifs des emplois publics, des professions libérales, de la presse, du cinéma. Une deuxième loi en juin 1941 avait étendu ces exclusions et introduit le numerus clausus dans les professions restantes. L'exposition de septembre 1941 est le prolongement culturel de cette législation : il s'agit de faire voir, de rendre visible, de donner à la haine un décor présentable.

Les salles du Palais Berlitz présentent des photographies démesurément agrandies de personnalités juives, des graphiques sur leur présence dans les médias, la finance, le commerce, le barreau. Le visiteur est guidé dans un parcours conçu pour déclencher le dégoût : chaque panneau est une accusation, chaque chiffre un mensonge présenté comme une vérité scientifique. La propagande nazie avait produit une exposition similaire, "Der ewige Jude" ("Le Juif éternel"), que les organisateurs parisiens prennent pour modèle.

Parmi les visiteurs, Louis-Ferdinand Céline visite l'exposition et se plaint que ses propres brochures antisémites n'aient pas été placées dans la bibliothèque de l'événement : le fascisme littéraire français voulait sa part du spectacle. La collaboration prend ici une forme que l'historiographie appelle "zèle" : des Français qui font plus que ce que les Allemands demandent, qui ajoutent de l'ardeur là où une simple obéissance aurait suffi.

Les premières rafles massives de juifs à Paris débuteront en juillet 1942. Entre l'exposition de septembre 1941 et ces rafles, il y a moins d'un an : le spectacle de la haine précède et prépare la logistique de l'extermination.