Le 13 novembre 1790, au lendemain d’un duel où un jeune duc a blessé un député patriote, le peuple de Paris vide l’hôtel de Castries par les fenêtres. Il n’en emporte rien : c’est une leçon, pas un pillage.
À l’automne de 1790, la droite de l’Assemblée constituante a trouvé une arme que la majorité n’a pas : l’épée. Les gentilshommes de l’ancienne armée savent s’en servir et transforment chaque querelle politique en affaire d’honneur. À la tribune, on lève la canne sur Mirabeau ; un député lance : « Que ne tombons-nous sur ces gueux l’épée à la main ? » Il y avait, écrira Mme Roland, « partie faite pour engager les patriotes à se couper la gorge ».
Charles de Lameth est l’un d’eux. Député de la noblesse d’Artois, il siège à gauche avec ses frères ; les Lameth ont fondé les Jacobins. Pendant deux jours, un ferrailleur le suit pour le forcer à se battre ; Lameth refuse. Le troisième jour, tout le côté droit l’accuse de lâcheté, et le jeune duc de Castries, trente-quatre ans, fils de l’ancien ministre de la Marine, l’insulte. Ils sortent. Le 12 novembre, Lameth reçoit un coup d’épée au bras. Dans Paris, on raconte que la lame était empoisonnée et que le député va mourir.

Le lendemain, la foule descend rue de Varenne. L’hôtel, bâti à la fin du XVIIe siècle, appartient aux Castries depuis 1708 ; le maréchal y a fait sculpter les boiseries et dresser en 1762 le portail sur rue, qui est toujours là. Alors commence une scène que les deux camps raconteront avec le même étonnement. Les meubles, les glaces, les objets les plus précieux sont mis en pièces et jetés par les fenêtres ; on lacère les tableaux. Des hommes en haillons déchirent à pleines mains des assignats en criant : « Autant de gagné pour la nation ! » Un seul objet est épargné : le portrait du roi, qu’on place bien en vue et devant lequel on poste une sentinelle. Avant de partir, les briseurs se font fouiller pour prouver qu’ils n’emportent rien, et ils arrêtent eux-mêmes quelques voleurs pris la main dans l’argenterie. La Fayette arrive, regarde, ne peut rien. La plupart des gardes nationaux, dit Michelet, trouvent qu’après tout les briseurs n’ont pas tort.
Le même jour, le bataillon du district de Bonne-Nouvelle se présente à l’Assemblée pour demander vengeance « contre l’homme audacieux qui a osé provoquer Lameth ». La gauche applaudit, la droite crie au scandale. Mirabeau monte à la tribune et fait l’éloge des démolisseurs : « Voilà quel est le peuple, violent, mais exorable ; excessif, mais généreux. » Dans L’Orateur du peuple, Fréron s’enthousiasme : « Gloire immortelle au peuple de la capitale ! » Michelet, lui, voit dans l’affaire la main des Jacobins, dont les agents auraient poussé la foule. Ce qui est sûr, c’est la leçon. Ce jour-là, écrit-il, la terreur des duellistes fit place à celle des vengeances du peuple : « Ils abusaient de l’adresse. On leur opposa le nombre. »

Castries émigre. Il retrouve sa femme et ses enfants à Coppet, chez Necker, rejoint l’armée des princes à Coblence, et lève en 1794 un corps d’émigrés à son nom, payé par l’Angleterre. Son hôtel, saisi comme bien d’émigré, est affecté au ministère de la Guerre. Louis XVIII le fera duc héréditaire et pair de France.
Et Lameth, le député patriote pour qui Paris s’est soulevé ? Huit mois plus tard, il préside l’Assemblée le 17 juillet 1791, le jour où la garde nationale tire sur les pétitionnaires du Champ-de-Mars, et il félicite Bailly, dit encore Michelet, sans un regret pour le sang versé. Il refuse la déchéance du roi, condamne le 10 août et finit par émigrer à Hambourg, où il fonde une maison de commerce avec son frère. Plus progressiste que Castries ? Disons plutôt moins réactionnaire.
Le peuple, lui, apprend vite. Un peu plus d’un an après le sac de la rue de Varenne, en janvier 1792, les faubourgs se soulèvent contre les accapareurs de sucre et de café. « Cette fois, note Jaurès, ce n’est plus contre l’hôtel de Castries et contre des nobles : c’est contre des bourgeois révolutionnaires, grands acheteurs de biens nationaux, qu’est dirigé le mouvement. »