Quinze jours avant la Bastille, Paris teste sa force pour la première fois — sur des soldats qui avaient refusé de tirer.
Le 28 juin 1789, Louis-Marie-Florent du Châtelet, colonel-commandant du régiment des Gardes françaises, fait emprisonner onze de ses soldats à l'Abbaye Saint-Germain. Leur crime : insubordination. Ces hommes ont fraternisé avec la foule du Palais-Royal, refusé de se tenir prêts à charger les civils, participé aux discussions politiques qui remplissent chaque soir les cafés du jardin depuis que l'Assemblée nationale s'est constituée contre la volonté du roi.
Le Palais-Royal est en juin 1789 le centre nerveux de la contestation parisienne. Propriété du duc d'Orléans — cousin du roi, libéral, en rupture avec la Cour — son jardin est le seul espace de Paris où la police royale ne peut intervenir. Les soldats qui y circulent, qui y écoutent les orateurs, qui boivent avec des bourgeois et des artisans, violent le code militaire. Du Châtelet tranche : la prison.
Parmi les soldats emprisonnés se trouvent des noms que l'histoire retiendra. Lazare Hoche a vingt et un ans : grenadier entré dans les Gardes françaises à quinze ans, il est incarcéré pour avoir fraternisé avec le peuple du Palais-Royal. François-Joseph Lefebvre est sous-officier au même régiment. Pierre-Augustin Hulin, ancien sergent aux Gardes suisses reconverti en bonnetier, est l'un de ceux qui vont organiser la libération depuis le jardin.
Le 30 juin au soir, la foule quitte le Palais-Royal et marche sur la prison de l'Abbaye — le bâtiment pénitentiaire attenant au couvent de Saint-Germain-des-Prés, à l'emplacement de l'actuel boulevard Saint-Germain. Les portes cèdent. Les onze soldats sont libérés, promenés en triomphe dans les rues, escortés sous les acclamations jusqu'au Palais-Royal.
C'est le premier coup de force populaire de la Révolution. Du Châtelet n'ose pas reprendre ses hommes. Quatorze jours plus tard, ce sont ces mêmes soldats — Hoche, Lefebvre, et d'autres du régiment — qui rejoindront la colonne de Hulin devant la Bastille. La prison qui symbolise l'arbitraire royal tombera le 14 juillet ; l'Abbaye aura été la répétition générale.
Les Gardes françaises sont dissoutes en juillet 1789. Leurs hommes forment le noyau de la future Garde nationale. Lazare Hoche mourra général de division en 1797, à vingt-neuf ans. François-Joseph Lefebvre deviendra duc de Danzig sous l'Empire. Du Châtelet sera guillotiné en 1793, condamné par ce même peuple qu'il avait voulu faire charger.