Piscine de la Butte aux Cailles, Photo : Archives Paris révolutionnaire
Sous la Butte-aux-Cailles, une source d'eau chaude jaillit à vingt-huit degrés depuis 1866 : il aura fallu quarante-trois ans pour que Paris décide d'en faire profiter le quartier.
En 1866, un forage artésien sur la Butte-aux-Cailles tombe sur une nappe d'eau chaude — 28 °C, jaillissant naturellement. Le quartier est alors un faubourg semi-rural du treizième arrondissement, fait de tanneries, de petites industries et de logements ouvriers. L'eau chaude coule, et personne ne sait qu'en faire.
Il faut attendre 1898 pour que la Ville de Paris envisage de construire un établissement de bains. En 1909, trente cabines de douches-bains ouvrent place Paul-Verlaine, au pied de la butte. L'enjeu est d'hygiène publique : dans les quartiers ouvriers, les logements n'ont ni salle de bains ni eau chaude. Les bains-douches municipaux sont l'instrument d'une politique hygiéniste portée par les républicains — donner aux travailleurs l'accès à l'eau que les bourgeois ont à domicile.
Mais les douches ne suffisent pas. Après la guerre, la Ville commande à Louis Bonnier l'agrandissement de l'établissement. Bonnier a soixante-cinq ans. Il est architecte-voyer de Paris, l'homme qui a dessiné le Salon de l'Art nouveau en 1895. Il conçoit un bassin de natation couvert d'une immense voûte en béton armé portée par sept arcs — un matériau moderne pour un programme social. La façade, en briques rouges, mêle rigueur géométrique et fantaisie ornementale dans un vocabulaire Art nouveau tardif. Les travaux durent trois ans. La piscine ouvre le 4 mai 1924 — l'une des toutes premières de Paris.
L'innovation est aussi technique : pour la première fois en France, les cabines sont séparées de l'accès au bassin par un « passage sanitaire » — le pédiluve que tout nageur parisien connaît encore. L'eau du bassin vient en partie du puits artésien, tiède et légèrement minérale.
L'ensemble est classé Monument Historique en 1990 — distinction rarissime pour un établissement de bains. Restauré en 2014, il fonctionne toujours. La fontaine de la place Paul-Verlaine coule encore à 28 degrés. Et les habitants du quartier se baignent dans la même eau chaude que celle qui a jailli sous les pieds des tanneurs de 1866.

Puit artésien, Paris 13, Eugène Atget, 1900 - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine