La rue Blanche tire son nom d'un spectacle quotidien qui a longtemps marqué les esprits : les voitures chargées de plâtre en provenance des carrières de Montmartre descendaient vers Paris en laissant derrière elles une traînée poudreuse, blanchissant pavés et façades. Avant de porter ce surnom pittoresque, elle s'appelait rue de la Croix Blanche. Dès 1765, un poste d'octroi y était installé, avant même la construction du mur des Fermiers généraux qui viendra formaliser la limite de Paris. La rue est bien plus ancienne encore : les fouilles de 1836 ont mis au jour, aux numéros 53–57, une nécropole gallo-romaine attestant que l'on cheminait ici sur l'antique route de Rouen bien avant que Paris ne s'appelle Paris.
Au XIXe siècle, la rue Blanche devient un foyer d'agitation artistique et politique. C'est au n° 40 qu'Alfred de Vigny séjourne entre 1836 et 1838 en compagnie de la grande comédienne Marie Dorval, pour laquelle il écrit Chatterton — drame poignant, déclaration d'amour autant que manifeste romantique. Le voisinage est à l'avenant : Jean-Baptiste Pigalle avait naguère résidé aux numéros 10–12 ; Jean-François Boursault, comédien devenu conventionnel puis représentant en mission, meurt en 1842 au n° 44, laissant une trajectoire politique aussi sinueuse qu'une carrière de théâtre.
La Révolution de 1848 électrise la rue. Au n° 12 bis naît un club révolutionnaire ; au n° 25, la Commission pour la défense des principes républicains tient ses assises — parmi les habitués, Félix Pyat, Joseph Sobrier, Théophile Thoré, Lucien Delahodde (dont on découvrira qu'il doublait en espion). En décembre 1851, une soixantaine de députés de gauche se retrouvent au n° 70 pour résister au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte — en vain. C'est dans ce même immeuble que mourra en 1857 Daniele Manin, dernier président de la République de Venise.
La fin du siècle réserve d'autres surprises. Edgar Degas habite au n° 77 de 1873 à 1876, période où il contribue à fonder la coopérative des impressionnistes. Au n° 86, Félix Fénéon réunit autour de lui les symbolistes en 1886. Quelques années plus tard, André Antoine répète au n° 96 avec son Théâtre Libre, révolution discrète dans un appartement loué. Et en 1899, au n° 15, Charles Lamoureux dirige la première française intégrale de Tristan et Yseult — Wagner conquérant enfin Paris par cette rue qui avait vu passer tant de poudre et d'idées.