Tout commence avec les rois francs. Le hameau de Reuilly, mentionné dès l'époque mérovingienne, abrite vers 628 un manoir champêtre où Dagobert Ier et ses successeurs viennent se délasser loin de Paris. La rue qui en prend le nom — longtemps appelée simplement grande rue de Reuilly — n'est alors qu'un chemin rural conduisant à ce domaine royal, aux confins du faubourg Saint-Antoine. Après la disparition de la puissance mérovingienne, le château décline lentement : au XVe siècle, au temps de Charles VII, ses ruines servent de refuge aux miséreux et au ban de la société — une « cour des miracles » de plus aux portes de Paris.
C'est Louis XIII puis Louis XIV qui redonnent au site son lustre, en y installant une manufacture royale des glaces, rivale directe de Venise, pilotée sous l'égide de Colbert et de Nicolas du Noyer. Avant d'être transférée à Saint-Gobain, cette verrerie de prestige transforme le vieux manoir en atelier industriel — un destin inattendu pour l'ancien séjour des Mérovingiens. Au n° 20 s'élève ensuite la caserne de Reuilly, qui devient le cœur battant — et souvent ensanglanté — de la rue. En 1792, dans l'effervescence révolutionnaire, Santerre, Legendre et Rossignol préparent au n° 11 les journées du 20 juin et du 10 août contre les Tuileries. Plus près du peuple encore, l'entrepreneur Paloy, démolisseur de la Bastille, fournit ses pierres à une impasse du n° 67.
La caserne concentre ensuite toutes les tempêtes du XIXe siècle : prise par les insurgés de Février 1848, puis attaquée en vain lors des journées de Juin — les faubouriens du Faubourg-Saint-Antoine s'y épuisent alors qu'on aurait eu besoin d'eux à l'Hôtel de Ville. En 1871, pendant la Semaine sanglante, les fédérés de la Commune y résistent avec une telle âpreté que les Versaillais doivent faire donner l'artillerie ; la prise finale se fait par traîtrise, un capitaine de pompiers acquis à Thiers livrant la place, au prix de neuf de ses hommes refusant de déserter. Deux ans plus tôt, en 1899, c'est sur le pavé devant cette même caserne que Déroulède tente d'entraîner le général Roget vers l'Élysée au retour des funérailles de Félix Faure — coup de force avorté, farce pathétique.
Mais la rue de Reuilly n'est pas que l'affaire des soldats. Ses passages industriels — au n° 18, couvert de vigne et gardé par une horloge arrêtée depuis des lustres ; au n° 29, avec son escalier du XVIIe siècle — témoignent du génie artisanal du faubourg. En face, un couvent de Trinitaires (les Mathurines, installées en 1713 dans une demeure ayant appartenu à la famille Fréart de Chanteloup) apporte une note de spiritualité que Santerre, en 1793, s'emploiera à préserver en protégeant les religieuses des excès révolutionnaires. Au XXe siècle, la caserne sert de point de ralliement aux FTP espagnols lors de la Libération de Paris et voit partir Fabien à la tête de son Groupe tactique de Lorraine. Une rue de treize cents mètres, mais plusieurs siècles d'histoire à chaque pavé.