Histoire de la rue
La rue de Turbigo doit son nom à une victoire militaire : le 2 juin 1859, les troupes françaises écrasent les Autrichiens à Turbigo, dans le Piémont, lors de la campagne d'Italie menée aux côtés de Napoléon III. Paris en garde la mémoire dans ce large percement de 20 mètres, qui s'étire sur plus d'un kilomètre entre la rue Montorgueil et la rue du Temple, traversant les quartiers des Halles, de Bonne-Nouvelle, de Sainte-Avoye et des Arts-et-Métiers. L'axe est lui-même une création haussmannienne en deux temps : un premier décret du 29 septembre 1854 ouvre le tronçon entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin ; un second, du 23 août 1858, prolonge le percement jusqu'à son tracé définitif.
Mais la rue charrie bien plus que la gloire impériale. Au n° 47 bis se trouvait autrefois la prison du prieuré Saint-Martin-des-Champs, vestige médiéval enfoui sous les immeubles de rapport. Au n° 30, un passage revendique l'un des plus anciens pedigrees de Paris, attesté dès 1637. Et au n° 2, une communauté religieuse avait réussi, de 1645 à la Révolution, à s'affranchir des règles corporatives qui régissaient les métiers du quartier. Plus loin, au n° 52 environ, une sculpture relevée dès 1852 aurait retenu l'œil de Charles Baudelaire — une présence poétique discrète que les Fleurs du mal feraient brièvement miroiter.
La rue s'anime surtout dans les années de crise. Pendant le siège de 1870, le n° 36 voit s'enrôler un bataillon féminin prêt à défendre les remparts, tandis que le n° 78 abrite une ambulance et le siège du Comité républicain du 3e arrondissement. L'École Turgot (n° 69), déjà fréquentée par le jeune Zéphirin Camélinat en 1856 en marge de son apprentissage d'ouvrier, devient sous la Commune de 1871 un véritable forum civique : fédérations républicaines de province, comités démocratiques, société pour l'éducation laïque gratuite et mixte s'y succèdent chaque jeudi et chaque dimanche. Le n° 53 et le n° 69 sont le théâtre de violents combats durant la Semaine sanglante, quand les Versaillais reprennent la ville rue par rue. Édouard Vaillant, Charles Beslay et d'autres figures communardes ont habité ou fréquenté l'artère — autant de noms que l'asphalte porte en silence.