Longtemps appelée rue de Vanves, cette artère de près de 1,6 kilomètre traverse de part en part le quartier de Plaisance, reliant l'avenue du Maine au boulevard Brune. Son ancien nom disait tout : c'était le chemin naturel vers le village de Vanves, avant que les faubourgs du XIVe n'avalent progressivement la campagne maraîchère du sud parisien.
La rue conserve quelques curiosités qui témoignent de ce passé villageois et artisanal. Au n° 46, on signale l'emplacement d'un ancien moulin des Trois Cornets, surnommé « moulin janséniste » — sobriquet savoureux dont l'origine exacte reste obscure. Plus étonnant encore, au n° 45–49, un particulier fait ériger entre 1842 et 1844 une carte en relief de la France à grande échelle couvrant 33 ares : un géorama monumental, ancêtre des maquettes pédagogiques, dont un descendant en ciment armé subsiste au n° 185. Le même site abrite à la fin du siècle les dépôts et ateliers de la Compagnie des Omnibus — la rue est alors une voie de faubourg laborieux, avec ses cours typiques (aux n° 69–71, une d'elles fut sauvée des promoteurs par les habitants), sa maison ouvrière du n° 121, ancêtre des HLM, et jusqu'à sa boucherie à l'ancienne au n° 133, dont la devanture et les auvents ont survécu.
Mais c'est dans la violence de l'histoire que la rue s'inscrit le plus profondément. En mai 1871, une barricade au n° 1 voit s'affronter fédérés et Versaillais : le colonel Georges Boulanger — futur général boulangiste — échoue à l'emporter de front et fait contourner la position ; il y aurait eu une quarantaine de morts. Soixante-dix ans plus tard, sous l'Occupation, la rue redevient un théâtre clandestin : au n° 37, Robert Bayer réunit des résistants et corrige les épreuves du journal Franc-Tireur ; au n° 156, deux membres des Bataillons de la Jeunesse sont arrêtés en 1942 et fusillés au mont Valérien. C'est précisément là, au mont Valérien, que tombe le 21 octobre 1942 le conseiller municipal Raymond Losserand — et c'est son nom que l'arrêté du 11 juillet 1945 grave dans la pierre pour remplacer celui de Vanves. L'écrivain Léo Malet, quant à lui, installe son détective Nestor Burma dans la rue dès les années 1938–1939 : la fiction et la mémoire s'y superposent, comme souvent dans ce quartier qui sait garder ses secrets au fond des cours.