Histoire de la rue
La rue Saint-André des Arts est l'une des plus anciennes artères de la rive gauche : elle s'ouvre dès 1179, tracée dans le clos de Laas, ce vaste territoire maraîcher qui s'étendait au sud de la Seine. Elle s'appelait alors rue de Laas, parfois rue de la Clef, et devait son orientation à l'église Saint-André de Laas — rebaptisée plus tard Saint-André des Arts — dont elle portait et gardait le souvenir longtemps après la disparition du sanctuaire. Au n° 47-49 s'élevait autrefois un hôtel qui abrita Jeanne de Navarre, puis le futur Louis XII : un passé royal enfoui sous les pavés.
La rue vit défiler les savants et les lettrés avant même la Révolution. André Duchesne, géographe et historien de Louis XIII, y demeurait au n° 27 dès 1640 ; un siècle et demi plus tard, au n° 47, le Salon de la correspondance générale pour les Sciences et les Arts (1781-1787) accueillait l'élite intellectuelle de toute l'Europe. La Révolution passa sur ces murs comme une main rageuse : au n° 52, on gratta soigneusement les lettres « St » gravées dans la pierre depuis 1729. Au n° 37, le journal royaliste de l'abbé Thomas-Marie Royou, L'Ami du Roi, tenta de résister à la tempête depuis 1792 avant de disparaître. Au n° 45, Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, « le tigre à perruque jaune », fut déporté en 1795 après la chute de Robespierre.
Au XIXe siècle, la rue devient un véritable carrefour de la vie bohème et intellectuelle. Le petit Charles Baudelaire y grandit — au n° 28 puis au n° 30 — entre 1827 et 1831, alors qu'il n'a que six ans. Nadar y passa son enfance au n° 45 (1824-1833), avant ses envols. Au n° 31, un café lança la tradition de la soupe à l'oignon servie aux noctambules et aux grisettes ; au n° 25, Baudelaire adulte revenait hanter les cabarets avec Jeanne Duval. Mathieu Orfila, pionnier de la médecine légale, mourut au n° 45 en 1853. Pierre Larousse y rédigea, au même numéro, son monumental dictionnaire en quinze volumes entre 1866 et 1875. Le journaliste Gustave Maroteau et le caricaturiste Pilotell — condamné à mort par contumace pour son rôle sous la Commune — animaient le n° 47, où s'ouvrit en 1883 le premier lycée féminin de Paris, pour 123 élèves. En 1920, le poète américain E. E. Cummings s'y installa au n° 46 ; en 1936, c'est au n° 41 que se rencontrèrent pour la première fois Jacques Prévert, Marcel Carné et Jean Gabin, pour préparer Quai des Brumes.