La Constitution n'a pas vingt-quatre heures : un prêtre de la section des Gravilliers vient déjà dire aux députés qu'elle ne vaut rien pour ceux qui ont faim.
La Constitution montagnarde a été votée la veille, 24 juin 1793. Suffrage universel masculin, droit à l'insurrection, droit au travail et à l'assistance — c'est le texte le plus démocratique que la France ait produit. La Convention peut s'estimer satisfaite. Mais le 25 juin, à la barre de l'Assemblée, un homme vient troubler la célébration.
Jacques Roux est prêtre, vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, dans la section des Gravilliers — le cœur du Paris artisan et ouvrier, entre le Temple et les Halles. Il se présente au nom de sa section et avec l'appui du club des Cordeliers, qui a approuvé son texte deux jours plus tôt. Derrière lui, une délégation. Dans ses mains, une adresse qui passera à la postérité sous le nom de Manifeste des Enragés.
Le ton est donné dès les premières lignes : « Cent fois cette enceinte sacrée a retenti des crimes des égoïstes et des fripons ; vous nous avez toujours promis de frapper les sangsues du peuple. L'acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l'agiotage ? Non. Avez-vous prononcé la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Eh bien ! nous vous déclarons que vous n'avez pas tout fait pour le bonheur du peuple. »
Roux ne discute pas : il accuse. La liberté, dit-il, « n'est qu'un vain fantôme quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément ». Il exige la peine de mort contre les accapareurs, la taxation des denrées de première nécessité, l'interdiction du commerce du numéraire, le cours forcé de l'assignat. Autrement dit : le droit à la subsistance prime le droit de propriété. C'est la ligne que la révolution bourgeoise refuse de franchir.
La Convention réagit avec une violence unanime. Montagnards, Plaine — tout le monde se retrouve contre le curé des Gravilliers. Robespierre, puis Billaud-Varenne et Legendre, demandent qu'il soit chassé de la barre. La proposition est adoptée. Tous les pétitionnaires sont admis aux honneurs de la séance — sauf Jacques Roux, qui sort sous les huées.
Le 28 juin, aux Jacobins, Robespierre prononce contre lui un réquisitoire cinglant : Roux est un « homme ignare », un « intrigant qui veut s'élever sur les débris des puissances que nous avons abattues », un « prêtre digne émule des fanatiques de la Vendée ». Le 30, les Cordeliers eux-mêmes l'excluent, sous la pression jacobine. Le mouvement des Enragés est brisé. Roux sera arrêté en septembre et se donnera la mort en prison le 10 février 1794, en se poignardant.
Le Manifeste des Enragés pose une question que la Révolution ne résoudra pas : à quoi servent les droits politiques quand la misère les rend inaccessibles ? C'est exactement la question que Marx reprendra un demi-siècle plus tard dans La Question juive (1843), en opposant l'émancipation politique — les droits formels du citoyen — à l'émancipation humaine réelle, toujours entravée par l'inégalité matérielle. Ce que Roux crie à la barre de la Convention, Marx le formulera en système : les droits de l'homme ne sont que les droits du propriétaire égoïste, séparé de la communauté.