Arthur Rimbaud, photo par Étienne Carjat. Recadrage, d'après la photo publiée par Jacques Bienvenu avec retouches (oreille gauche et yeux).
Il y a des rendez-vous manqués qui comptent davantage que ceux qu'on n'a pas ratés.
Verlaine et Charles Cros sont sur le quai de la gare de l'Est, en ce matin du 10 septembre 1871. Ils attendent Arthur Rimbaud, seize ans, que Verlaine a invité à Paris après avoir reçu quelques poèmes dont "Le Bateau ivre". Le train de Charleville arrive, les voyageurs descendent. Rimbaud n'est pas parmi eux: il a pris un autre convoi, ou ils l'ont simplement manqué dans la foule. Verlaine et Cros rentrent bredouilles.
Rimbaud, lui, est allé directement au 14 rue Nicolet, dans le quartier de Clignancourt. C'est là que Verlaine vit provisoirement chez ses beaux-parents, la famille Mauté de Fleurville, avec sa jeune femme Mathilde, enceinte de leur premier enfant. Rimbaud sonne à la porte. On lui ouvre. Il a seize ans, un aspect fruste, des vêtements de province; et dans sa poche, "Le Bateau ivre", qu'il récitera ce soir-là dans le salon de la famille Mauté.
La Commune vient d'être massacrée. Verlaine, qui avait travaillé brièvement pour le gouvernement communard, se fait discret. Rimbaud, lui, a vécu le siège depuis Charleville, à distance et dans une fureur d'adolescent. "Paris se repeuple", écrit-il dans un poème de juillet 1871 qui décrit le retour des bourgeois dans une ville encore fumante. Pour ces deux hommes qui arrivent de bords différents du gouffre de 1871, la poésie est le seul territoire où la défaite n'a pas encore de nom.
Ce soir du 10 septembre, Verlaine comprend qu'il a affaire à quelqu'un d'exceptionnel. Il sera bientôt évident que cet adolescent va briser tout ce qu'il touche: la vie de Verlaine, son mariage, sa réputation, sa paix. Et lui donner, en échange, les vers des "Illuminations".
Mathilde Mauté accueille Rimbaud avec méfiance. Elle aura raison. En deux ans, les deux poètes forgeront une révolution poétique, fuiront à Bruxelles, se blesseront, se perdront. Le coup de revolver de Bruxelles (juillet 1873) mettra fin à tout. Rimbaud, à dix-neuf ans, cessera d'écrire de la poésie pour toujours.