Trois cents personnes s'entassent, on se bat pour entrer, des femmes s'évanouissent : une conférence de philosophie devient un événement mondain, et l'existentialisme naît comme phénomène public.
Jean-Paul Sartre a quarante ans. Il a publié "La Nausée" en 1938, "L'Être et le Néant" en 1943, pavé de sept cents pages que peu de gens ont lu jusqu'au bout. Il a passé la guerre en professeur de lycée, prisonnier quelques mois, membre d'un groupe de résistance intellectuelle sans grande efficacité, auteur de pièces jouées sous l'Occupation. Il vient de fonder avec Beauvoir, Merleau-Ponty et Aron la revue Les Temps modernes, dont le premier numéro a paru en octobre 1945.
Le 29 octobre 1945, il donne une conférence à la Maison des Centraux, hôtel d'Essling, 8 rue Jean-Goujon dans le 8e arrondissement, sous le titre "L'existentialisme est un humanisme."
L'affluence dépasse tout ce qui était prévu. Trois cents personnes s'entassent, la foule force les portes, des chaises sont cassées, la presse rapporte des évanouissements. Une conférence de philosophie devient un événement parisien.
Le contenu est une défense. Sartre répond à deux attaques : celle des communistes, qui accusent l'existentialisme d'être une philosophie bourgeoise du désespoir individuel, et celle des catholiques, qui l'accusent de nihilisme. Il expose sa thèse centrale dans une formule que tout le monde retiendra : "L'existence précède l'essence." L'homme n'a pas de nature donnée, il n'est rien d'autre que ce qu'il se fait, il est condamné à être libre et donc entièrement responsable de ce qu'il devient.
Le succès est immédiat et total. L'existentialisme devient en quelques mois une mode, avec ses caves de Saint-Germain-des-Prés, ses pulls noirs et ses caricatures. Sartre reniera plus tard ce texte, qu'il jugeait trop simplifié et publié contre son gré.
Il consacrera les décennies suivantes à concilier existentialisme et marxisme, soutiendra les luttes anticoloniales, refusera le prix Nobel en 1964, et sera de toutes les causes jusqu'à sa mort en 1980.