Cinq ans après la Semaine sanglante, trois cent soixante délégués ouvriers se réunissent légalement à Paris : ils ne parlent ni de révolution ni de Commune, et c'est déjà un événement.
En mai 1871, la Commune a été écrasée. Vingt mille fusillés, quatre mille déportés en Nouvelle-Calédonie, des milliers d'exilés. L'Association internationale des travailleurs est interdite en France depuis la loi Dufaure de mars 1872, qui punit de prison la seule appartenance à l'Internationale. Le mouvement ouvrier français est décapité, ses cadres morts, déportés ou réfugiés à Londres et à Genève.
C'est dans ce désert que se réunit, du 2 au 10 octobre 1876, à la salle des Écoles du 3 rue d'Arras dans le 5e arrondissement, le premier Congrès ouvrier légal de France. Trois cent soixante délégués venus de toute la France y participent. La tonalité est prudente : coopératiste et mutuelliste, dans la ligne de Proudhon plutôt que de Marx. On y discute des chambres syndicales, des sociétés de secours mutuel, des coopératives de production, de l'éducation ouvrière. On évite soigneusement les mots de grève générale, de collectivisme, de révolution.
Le principal organisateur est Jean-Joseph Barberet, journaliste ouvrier, partisan d'un syndicalisme strictement professionnel et non politique, adversaire de l'idée de lutte de classes. Cette prudence est stratégique autant qu'idéologique : à cette date, un congrès qui aurait prononcé le mot de Commune aurait été dissous et ses participants poursuivis. Le silence sur 1871 est la condition de l'existence légale.
L'important n'est donc pas ce qui s'y dit, mais que cela se dise. Pour la première fois depuis la Semaine sanglante, des travailleurs français délibèrent publiquement de leur condition. La chape de plomb se fissure. L'amnistie partielle viendra en 1879, l'amnistie pleine en 1880, avec le retour des communards déportés.
Les congrès suivants iront plus loin. Celui de Marseille en 1879 adoptera le collectivisme et fondera la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France. Le mouvement ouvrier français aura mis huit ans à se relever de la répression. Il repartira de la salle du 3 rue d'Arras.