Histoire de la rue
La rue doit son nom à la place du Château d'Eau — aujourd'hui place de la République — que domine, au début du XIXe siècle, une fontaine monumentale devenue l'un des repères de ce quartier populaire à la lisière des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin. La dénomination officielle est arrêtée par décision ministérielle du 11 juin 1851 ; avant cela, Rochegude nous rappelle que la voie s'appelait rue des Petites-Écuries (attestée en 1780), tirant elle-même son nom des écuries royales qui occupaient l'angle du faubourg Saint-Denis à la fin du XVIIe siècle.
Le XIXe siècle y laisse des empreintes contradictoires. En 1832, au n° 32, s'installe une église schismatique fondée deux ans plus tôt par l'abbé Ferdinand François Chatel, bref épisode d'un catholicisme dissident vite marginalisé. En face, presque, le n° 14 accueille en 1857 le premier poste d'enseignement parisien de Louise Michel, fraîchement arrivée de Haute-Marne ; c'est ici que la future « Vierge rouge » commence à tremper sa vocation militante autant que pédagogique. Au n° 3, le Grand Café Parisien — trente billards, le plus grand café du monde à en croire la réclame — anime les trottoirs sous le Second Empire avant de céder la place à un édifice autrement sérieux.
Car c'est le n° 3 qui concentre l'essentiel de la mémoire ouvrière de la rue. La Bourse du Travail de Paris, inaugurée en 1892 après son transfert de la rue Jean-Jacques Rousseau, devient immédiatement le cœur battant du syndicalisme français : Griffuelhes, Pouget et Merrheim y construisent la CGT révolutionnaire, Jaurès y prend la parole. Mais le pouvoir s'en méfie : Charles Dupuy la fait fermer dès 1893 — une manifestation place de la République est durement réprimée — et Clemenceau, en 1906, y envoie à nouveau la troupe, faisant arrêter les trois dirigeants cégétistes. En 1908, après la tuerie de Villeneuve-Saint-Georges, des bagarres éclatent de nouveau devant ses portes.
La Commune de 1871 a laissé ici des traces sanglantes. Au n° 72, un bataillon de quelque 300 fédérées — constitué dès après le 18 mars — érige et défend une barricade ; au n° 52, une autre barricade tenue par des femmes est finalement abandonnée. Les survivantes — 52, selon la tradition — seront fusillées par les Versaillais. Au n° 31, le général Garnier s'empare du parc d'artillerie. Partout, la rue porte les stigmates de la semaine sanglante. Détail plus discret : au n° 39 se trouverait la plus petite maison de Paris, 1,20 m de large pour 5 m de haut, curiosité topographique au milieu de tout ce tumulte.