Second emprisonnement de Voltaire à la Bastille par Rohan-Chabot

Prison de la Bastille

Voltaire (1694-1778) écrivain et philosophe français gravure d'Étienne Larose Baudran (1796-1866). Rue des Archives/Lebrecht/Rue des Archives

Comment une plaisanterie de salon envoie un poète à la Bastille — et le fait partir pour l'Angleterre.

L'affaire commence à l'Opéra, quelques semaines plus tôt. Voltaire — trente-deux ans, déjà célèbre depuis Œdipe, déjà adulé dans les salons — croise dans le foyer le chevalier Guy-Auguste de Rohan-Chabot, rejeton d'une des plus grandes maisons du royaume. Le chevalier, qui n'a pour lui que son nom, lance une raillerie à la cantonade : « Monsieur de Voltaire, monsieur Arouet, enfin comment vous nommez-vous ? » Voltaire réplique du tac au tac : « Je ne traîne pas un grand nom, mais je sais honorer celui que je porte. » Cinglant. Les spectateurs rient. Rohan encaisse mal.

La vengeance arrive quelques jours plus tard. Le 4 février 1726, Voltaire dîne chez le duc de Sulli, hôtel de Sully, rue Saint-Antoine. Au milieu du repas, un laquais vient le prévenir qu'on le demande en bas. Il descend, et là — sous les yeux de son cocher — des hommes de main, stylés par Rohan-Chabot tapi dans un carrosse voisin, le rouent de coups de bâton. « Ne frappez pas à la tête, il en peut sortir quelque chose de bon », aurait dit le chevalier, goguenard. Voltaire remonte, ensanglanté, raconte l'affront à la tablée aristocratique — personne ne bouge. Être le plus grand poète de France ne vaut rien face aux privilèges du sang.

Voltaire prend alors des leçons d'escrime. Pendant des semaines, il s'entraîne, écume les cafés, cherche Rohan partout. Il veut un duel. La famille Rohan-Chabot, alertée, prend les devants et obtient du pouvoir une lettre de cachet. Le 17 avril 1726, Voltaire est arrêté et embastillé pour la seconde fois de sa vie — la première remonte à 1717, déjà pour un libelle. Cette fois l'accusation est plus commode : trouble à l'ordre public, menace contre un membre d'une grande maison.

Il y reste quinze jours. À sa libération, on lui signifie une condition : l'exil. Il choisit l'Angleterre.

C'est là que tout bascule. À Londres, Voltaire découvre Newton, Locke, la tolérance religieuse, la monarchie constitutionnelle, la liberté de la presse. Il en rapportera trois ans plus tard les Lettres philosophiques — le premier brûlot des Lumières françaises. Sans Rohan-Chabot et ses hommes de main, sans la Bastille une seconde fois, peut-être pas de Voltaire tel qu'on le connaîtra. Une bastonnade rue Saint-Antoine aura fait basculer un siècle.