Histoire de la rue
Le boulevard de Port-Royal doit son nom au plus illustre de ses voisins : l'abbaye cistercienne de Port-Royal de Paris, établie aux numéros 123–125 dès 1626 et qui domina spirituellement et intellectuellement ce quartier durant près d'un siècle. Refuge du jansénisme, foyer de pénitence et de savoirs, le monastère finit par incarner une résistance assez gênante pour être finalement dispersé en 1709. Le décret d'ouverture du boulevard date du 17 octobre 1857, mais les pelles n'entrent en action qu'en 1866 ; la dénomination officielle est fixée par arrêté du 19 août 1864. Le tracé, large de quarante mètres, relie l'avenue des Gobelins à l'avenue de l'Observatoire et traverse des quartiers aux mémoires superposées.
Car le sous-sol lui-même est éloquent. À hauteur du n° 90, le boulevard recouvre la principale nécropole gallo-romaine de Lutèce, en usage de la conquête romaine jusqu'au V° siècle. Un peu plus loin, des plots et des trouées entre immeubles (nos 11, 12 bis, 13) rappellent le tracé de la Bièvre, cette rivière aujourd'hui disparue qui fit la fortune des Gobelin, teinturiers dont le moulin-tour, évoqué par Rabelais dans Gargantua vers 1550, se dressait à l'emplacement approximatif du n° 111. L'abbaye, elle, connut un destin violent sous la Révolution : transformée en prison pendant la Terreur (1793–1795), ses murs accueillirent en 1815, après son exécution, la dépouille du maréchal Michel Ney.
Le boulevard fut aussi un refuge discret pour des figures singulières. Au n° 37 vécut le diacre François de Pâris, dont la mort en 1727 provoqua autour de son tombeau au cimetière Saint-Médard les transes collectives des fameux Convulsionnaires. Aux nos 64 puis 88, Clara Zetkin et Ossip Zetkin, exilés politiques, trouvèrent asile dans les années 1882–1883. Au n° 86, Augustin Avrial, ancien dirigeant de la Commune, bricola dès 1885 des machines à coudre pneumatiques de sa propre invention — une aventure industrielle qui le ruina après la cession de son brevet. Camille et Paul Claudel habitèrent quant à eux au n° 31 de 1886 à 1892, dans les années de formation du futur dramaturge. Le boulevard garde aussi, au n° 10, une belle façade Art déco de 1926, et les socles vides des statues de Philippe Ricord et de Jules Péan, fondues par l'occupant nazi en 1942.