Portrait de Nicolas de Condorcet
Dans les guides pressés, on lit que Condorcet, traqué sous la Terreur, se réfugia « chez la veuve du peintre Joseph Vernet ». L'erreur est tenace. Sa logeuse s'appelait Marie-Rose Boucher, veuve de Louis-François Vernet — un sculpteur mort en 1784. Elle tenait une maison meublée rue des Fossoyeurs — rue étroite qui descend de Saint-Sulpice vers le Luxembourg, aujourd'hui rue Servandoni.
Le 8 juillet 1793, la Convention décrète l'arrestation des députés girondins. Condorcet est du lot : le mathématicien, l'académicien, qui avait refusé de voter la mort du roi, est désormais hors la loi. Les scellés sont posés sur son logement d'Auteuil. Averti à temps, il ne peut plus rentrer. Deux médecins de son cercle, Pinel et Boyer, frappent à la porte de la rue des Fossoyeurs.
La scène, rapportée par Arago, mérite qu'on s'y arrête. « Madame, nous voudrions sauver un proscrit. – Est-il honnête homme, est-il vertueux ? – Oui, Madame. – En ce cas, qu'il vienne ! » Marie-Rose Vernet ne demande pas le nom de l'homme qu'elle recueille : elle ne veut pas savoir. Elle abrite ainsi, au n° 21 de la rue — l'actuel n° 15 —, un homme dont la tête est mise à prix.
Il y restera neuf mois. Dans cette chambre, tandis que l'échafaud fonctionne à plein régime, Condorcet écrit le plus optimiste des livres : l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Quand il parle de partir, elle le retient d'une phrase : « La Convention, Monsieur, a le droit de mettre hors la loi : elle n'a pas le pouvoir de mettre hors de l'humanité ; vous resterez ! »
Il finit pourtant par céder, non à la peur, mais au scrupule. Le 25 mars 1794, il quitte la rue des Fossoyeurs. Une auberge de Clamart, une omelette commandée avec une maladresse d'aristocrate — combien d'œufs ? une douzaine — et le soupçon fait le reste. Arrêté, jeté dans un cachot de Bourg-l'Égalité, l'ancien Bourg-la-Reine, on l'y trouve mort le lendemain, 29 mars 1794. Poison dans une bague, épuisement : on ne sait au juste.
L'Esquisse fait de l'histoire la marche continue vers la raison — philosophie idéaliste que Marx et Engels retourneront dans l'Idéologie allemande, en substituant au progrès des idées le mouvement des conditions matérielles. Condorcet croyait la raison invincible ; on venait de lui prouver le contraire dans un cachot de banlieue.
Sur la façade du n° 15 de la rue Servandoni, une plaque rappelle aujourd'hui le refuge. Elle ne dit pas que la femme qui prononça ces mots n'était pas la veuve d'un peintre fameux, mais celle, presque oubliée, d'un modeste sculpteur.