Un abbé janséniste convainc la Convention que les savoirs techniques ne doivent pas rester le secret des corporations et des élites, et fonde un musée pour les mettre sous les yeux de tous.
Henri Grégoire est prêtre, évêque constitutionnel de Blois, député à la Convention. Il est l'un des rares hommes de la Révolution dont chaque combat a été gagné par la postérité : abolition des privilèges, émancipation des Juifs de France, abolition de l'esclavage, sauvegarde du patrimoine contre le vandalisme, dont il forgea le mot. C'est aussi un obsédé de l'instruction publique et des "arts utiles."
Sa conviction est politique autant que pédagogique. Sous l'Ancien Régime, les savoir-faire techniques appartiennent aux corporations, transmis par le compagnonnage, protégés comme des secrets de métier. Les machines des manufactures sont des propriétés privées inaccessibles. L'ingénierie savante est réservée aux écoles militaires nobiliaires. La Révolution a supprimé les corporations par la loi Le Chapelier en 1791 ; il faut maintenant rendre la technique publique.
Le 19 vendémiaire an III, soit le 10 octobre 1794, Grégoire présente à la Convention nationale, au nom des comités d'Agriculture, des Arts et d'Instruction publique, le rapport instituant le Conservatoire des Arts et Métiers. Le décret est adopté. L'établissement doit conserver "les machines, modèles, outils, dessins, descriptions et livres dans tous les genres d'arts et métiers," et les exposer publiquement.
L'idée est neuve : un musée où l'on ne vient pas admirer mais comprendre, où les objets sont exposés pour être copiés, améliorés, diffusés. Le Conservatoire recueille les collections confisquées, dont celles de Vaucanson, l'inventeur des automates.
Il s'installe en 1798 dans l'ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs, 270-292 rue Saint-Martin dans le 3e arrondissement, monastère clunisien du XIe siècle nationalisé par la Révolution. Nicolas-Jacques Conté, inventeur du crayon graphite, en organise les collections avec Molard.
Le Conservatoire national des arts et métiers existe toujours au même endroit. Il est à la fois musée, grande école et centre de formation continue pour adultes salariés, ce qui est encore, deux siècles plus tard, exactement le programme de Grégoire.