De l’autre côté de la Seine, la Chambre investit un gouvernement. Sur la place de la Concorde, des milliers d’hommes veulent l’en empêcher.
Depuis un mois, l’affaire Stavisky empoisonne la vie politique. Alexandre Stavisky, escroc lié à des parlementaires radicaux, a été retrouvé mort le 8 janvier ; on apprend que son procès a été renvoyé dix-neuf fois. Les Camelots du roi manifestent aux cris de « À bas les voleurs ! ». Le 3 février, le nouveau président du Conseil, Édouard Daladier, mute au Maroc le préfet de police Jean Chiappe, que la gauche accuse d’être mêlé à l’affaire ; la droite crie au marchandage avec les socialistes. Les appels à manifester couvrent les murs de Paris pour le 6 février 1934, jour où le gouvernement doit se présenter à la Chambre.
Ils sont trente à cinquante mille à répondre, anciens combattants pour la plupart, avec quelques milliers d’émeutiers. Les ligues d’extrême droite sont au premier rang : l’Action française et les Camelots du roi de Maurice Pujo, qui veulent abattre « la gueuse » et restaurer la monarchie ; les Jeunesses patriotes du député Pierre Taittinger ; la Solidarité française du parfumeur François Coty ; les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. L’Union nationale des combattants, proche de la droite, défile aussi — et même l’Association républicaine des anciens combattants, communiste, qui réclame, elle, l’arrestation de Chiappe. À l’Hôtel de Ville, quelques conseillers municipaux se tiennent prêts à proclamer du balcon, selon la tradition, un gouvernement provisoire ; les Jeunesses patriotes attendent devant, sur l’ancienne place de Grève.
L’objectif, c’est la Chambre. Les Croix-de-Feu, parvenus aux Invalides, tout près du Palais-Bourbon, se dispersent à l’appel de La Rocque, qui refuse le coup de force. Mais le soir, place de la Concorde, la manifestation tourne à l’émeute. Des autobus brûlent. On lance sur la police des boulets de charbon, des débris de fonte, des billes d’acier qui font trébucher les chevaux, dont on taillade les jarrets avec des lames de rasoir fixées au bout de cannes. Devant le pont de la Concorde, dernier passage vers le Palais-Bourbon, les forces de l’ordre, trop peu nombreuses, mal commandées et acculées sans possibilité de recul, essuient des tirs et ouvrent le feu à leur tour, à trois reprises au moins selon la commission d’enquête parlementaire. Les affrontements durent toute la nuit.
Le bilan est lourd : douze morts par balle parmi les manifestants et les passants le soir même, dix-neuf en tout en comptant les blessés qui succombent ensuite, dont un garde républicain, Marcel Flandre ; plus de deux mille blessés, dont plus de seize cents parmi les forces de l’ordre. Aucune manifestation n’avait été aussi sanglante sous la IIIe République depuis la fusillade de Fourmies, en 1891.

Daladier démissionne dès le lendemain : c’est la première fois qu’un gouvernement tombe sous la pression de la rue. L’ancien président de la République Gaston Doumergue forme un gouvernement d’« union nationale », où le maréchal Pétain fait ses débuts de ministre. La gauche, elle, voit dans l’émeute la preuve d’un danger fasciste. Le 12 février, la CGT et la CGTU appellent à la grève générale ; les cortèges socialiste et communiste, partis séparément, finissent par se mêler aux cris de « Unité ! ». Le rapprochement conduira au Front populaire de 1936. Du côté du maintien de l’ordre, la leçon est retenue pour longtemps : ne plus jamais laisser des manifestants approcher du Palais-Bourbon, et chercher à éviter à tout prix les morts.
Texte rédigé avec l’aide de l’IA, relu et corrigé par la rédaction.