Closerie des Lilas, 6e arrondissement de Paris.
On avait organisé un dîner littéraire. On avait oublié d'inviter la littérature.
Le 2 juillet 1925, la Closerie des Lilas accueille un banquet en l'honneur de Saint-Pol-Roux. Le vieux poète symboliste, retiré en Bretagne depuis des années, est de passage à Paris. Les Nouvelles Littéraires ont organisé la soirée : tables mises, discours prévus, beau monde littéraire convoqué boulevard du Montparnasse.
Les surréalistes sont là aussi. Breton, Aragon, Éluard, Leiris, Desnos — toute la bande est à Montparnasse ce soir-là. Depuis quelques mois, le groupe a viré sa cuti politique : la guerre du Rif bat son plein au Maroc, Abd el-Krim tient tête à l'armée française et espagnole, et les surréalistes ont choisi leur camp — celui du colonisé contre le colonisateur. Paris littéraire, lui, préfère ne pas s'encombrer de ce genre de considérations.
L'incident part de rien, comme souvent. Rachilde — Marguerite Eymery, auteure respectée, figure du Tout-Paris — lâche à table qu'une Française ne peut décemment pas épouser un Allemand. La remarque nationaliste fait mouche. Les surréalistes bondissent. Les insultes fusent. Michel Leiris se penche à la fenêtre, hurle quelque chose d'incendiaire en direction de la rue. Les convives scandalisés ripostent. Des verres volent. Des tables basculent. La police intervient. Leiris est jeté dehors — littéralement.
Le lendemain, les journaux s'indignent. Les surréalistes, eux, publient en juillet leur manifeste La Révolution d'abord et toujours ! — une trentaine de signatures, un soutien explicite à Abd el-Krim, un appel à en finir avec « la civilisation occidentale ». La soirée de la Closerie était moins un dérapage qu'une déclaration de guerre.
Saint-Pol-Roux rentra en Bretagne. En juin 1940, des soldats allemands défoncèrent sa maison de Camaret-sur-Mer, tuèrent sa servante et agressèrent sa fille. La guerre que Rachilde ne voulait pas voir arriva chercher le vieux poète symboliste jusque chez lui.