Peter Gingold dans une image des années 1970
L'immeuble a deux sorties. Le prisonnier le sait. La Gestapo, non.
Le 23 avril 1943, Peter Gingold marche sur le boulevard Saint-Martin encadré par des agents de la Gestapo. Il a vingt-sept ans, il est juif, communiste, allemand — trois raisons de mourir dans le Paris de l'Occupation. Arrêté à Dijon deux mois plus tôt, il a été interrogé, torturé, transféré à Paris. Les Allemands veulent des noms, des adresses, des lieux de réunion. Gingold décide de leur en donner un.
Il désigne le 11 boulevard Saint-Martin. « C'est là qu'on se retrouvait. » Les agents le font entrer dans l'immeuble. Ce que Gingold sait et qu'ils ignorent, c'est que le bâtiment possède une seconde sortie — au 18 rue Meslay, de l'autre côté. Le temps que les Allemands comprennent, Gingold a disparu dans les rues du 3e arrondissement.
Le « Travail Allemand »
Gingold n'est pas un résistant ordinaire. Né en Bavière dans une famille juive, il a quitté l'Allemagne en 1933, quelques mois après l'arrivée de Hitler au pouvoir. À Paris, il rejoint les cercles de l'émigration antifasciste — il y croise Bertolt Brecht, Lion Feuchtwanger, Arthur London, le jeune Willy Brandt. Quand la guerre éclate, il s'engage dans ce que la MOI appelle le « Travail Allemand » — le TA, la plus dangereuse des missions.
Le principe est simple, l'exécution est suicidaire : approcher les soldats de la Wehrmacht, leur distribuer des tracts en allemand, leur faire lire des journaux clandestins, les convaincre que la guerre est perdue, les inciter à déserter. Il faut parler leur langue, connaître leur culture, deviner ceux qu'on peut toucher — et accepter que la moindre erreur signifie la mort. Gingold, avec sa parfaite maîtrise de l'allemand et son culot, excelle dans ce travail. Il rédige les tracts, organise la diffusion, coordonne les contacts.
Après l'évasion
Après sa fuite du boulevard Saint-Martin, Gingold replonge dans la clandestinité. En août 1944, il participe à l'insurrection pour la libération de Paris. Après la guerre, il rentre en Allemagne, s'installe à Francfort, et consacre le reste de sa vie à la lutte antifasciste — interventions dans les écoles, manifestations contre le néonazisme, témoignages infatigables.
Il meurt en 2006, à quatre-vingt-dix ans. Il est enterré à Paris — la ville où il avait appris à résister, et d'où il s'était échappé un jour d'avril par une porte de derrière.