Histoire de la rue
Née d'une volonté royale autant que d'un deuil, la place des Vosges s'inscrit dans l'histoire de Paris dès Henri IV : les lettres patentes de juillet 1605 lancent sa construction sur l'emplacement de l'ancien hôtel des Tournelles, résidence royale abandonnée depuis la mort accidentelle d'Henri II en 1559. Conçue par Louis Métezeau, la place est d'abord baptisée place Royale — elle devait célébrer Henri IV, mais l'assassinat du roi par Ravaillac en 1610 laisse l'inauguration à son fils Louis XIII. Cent quarante mètres de côté, trente-six pavillons de brique et de pierre sous leurs arcades continues : la plus ancienne place de Paris pose d'emblée un idéal d'harmonie que les siècles n'effaceront pas.
Sous l'Ancien Régime, la place Royale est le salon à ciel ouvert de l'aristocratie et des lettres. Richelieu y séjourne entre 1623 et 1625, chez son beau-frère au n° 21, avant que son propre palais ne soit achevé près du Louvre. Le 6 février 1626, une petite fille naît au n° 1 bis : ce sera Madame de Sévigné. Marion Delorme y tient un salon couru de 1639 à 1648, Bossuet y réside de 1678 à 1682, et le n° 6 abrite en 1671 les conjurés du « complot du chevalier de Rohan » contre Louis XIV — Latréaumont y est hébergé avant que l'affaire ne tourne au désastre.
La Révolution rebaptise la place : place de l'Indivisibilité, puis place des Fédérés. C'est sous le Consulat, en l'an VIII, qu'elle reçoit le nom de place des Vosges, en hommage au département qui, premier de France, avait acquitté l'intégralité de ses contributions. Le nom est officieusement maintenu jusqu'à ce qu'un arrêté du maire de Paris, le 16 septembre 1870, le confirme définitivement — entre-temps la place avait repris le titre de place Royale sous la Restauration.
Au XIXe siècle, le square attire une nouvelle bohème. Théophile Gautier grandit au n° 8 à partir de 1828 ; c'est dans une mansarde du n° 6 bis qu'il commence Mademoiselle de Maupin. Victor Hugo s'installe au n° 6 de 1832 à 1848, au début de sa liaison avec Juliette Drouet — la maison est aujourd'hui un musée. En février 1848, la place est le théâtre d'une scène saisissante : des insurgés s'emparent du n° 14, siège de la mairie, y hissent le drapeau rouge et désarment les gardes municipaux. Alphonse Daudet y réside dans les années 1870, rédigeant Les Rois en exil. Et c'est, dit-on, un voisin de palier du n° 21 portant le nom de Maigret qui souffla à Georges Simenon le patronyme de son célèbre commissaire.