La rue de Bretagne est l'une des plus anciennes artères du Marais, et son ancienneté se lit dans ses pierres. La partie nord est ouverte dès 1608, sous Henri IV, dans le cadre du grand projet de la place de France — une place royale rayonnante que le roi rêvait d'ériger aux portes du Temple, dont chaque voie rayonnante aurait porté le nom d'une province du royaume. Le projet mourra avec l'assassinat du souverain en 1610, mais la rue de Bretagne, elle, demeurera. Elle portait alors le nom de rue Cordière (ou de la Corderie) pour sa partie méridionale ; c'est une décision ministérielle du 18 février 1851 qui réunit les deux tronçons sous un nom unique.
Au n° 39, se tient depuis 1628 le marché des Enfants-Rouges, le plus vieux marché couvert de Paris encore en activité — un coin pittoresque que Rochegude, au tournant du XX° siècle, décrivait déjà comme « le type des marchés populaires au XVIII° siècle ». En 1871, pendant la Semaine sanglante, le marché devient un point de résistance fortifié par les Fédérés ; au même moment, au n° 71, les communards tiennent bon face à l'avance des Versaillais. Plus tôt, en 1797, ce même numéro 71 abritait Sylvain Maréchal, poète et membre de la Conjuration des Égaux.
Le n° 49 mérite à lui seul une notice. Café-restaurant doté d'une salle de spectacles, il est, de la fin du XIX° siècle aux années 1920, un haut lieu de la gauche révolutionnaire parisienne. Lénine y donne en 1909 une conférence sur « le parti ouvrier et la religion » et y assiste l'année suivante à une goguette de la Muse Rouge. En mars 1914, Nathalie Le Mel, doyenne des femmes communardes, y participe à 88 ans au 43° anniversaire de la Commune. Le lieu accueille aussi, en 1921, Louis Aragon et André Breton lors de leur adhésion au PCF au lendemain du congrès de Tours, avant de devenir un temps café-restaurant du parti lui-même — la Muse Rouge en sera expulsée en 1925.
La rue ne cesse d'attirer révolutionnaires et dissidents. En 1939, c'est au n° 62 que Palmiro Togliatti, dirigeant communiste italien clandestin, est arrêté par la police française — qui ignore alors qui il est vraiment. En 1973, le n° 14 abrite les premiers pas du journal Libération, dont le premier numéro paraît le 18 avril. Entre les deux guerres, des espérantistes révolutionnaires y tiennent leurs dîners mensuels, et une librairie anarchiste au marché publie en 1935 des textes de Nestor Makhno. De la monarchie d'Henri IV à la presse gauchiste des années 1970, la rue de Bretagne aura traversé toutes les révolutions du calendrier parisien.