Histoire de la rue
Longue de plus de trois kilomètres, la rue de Charenton tire son nom de la destination qu'elle a toujours promise : rejoindre la commune de Charenton, au-delà des murs de Paris. Née d'un chemin immémorial qui longeait la vallée dite de Fécamp — du nom du ru de Bercy qui la parcourait —, elle a porté cette étiquette topographique avant de recevoir, sous l'Empire, le nom plus glorieux de rue de Marengo. L'extrémité orientale, vers le village de Charenton, fut aussi connue un temps sous le nom de rue de la Planchette. La barrière de Charenton, avant les annexions de 1860, se situait à la hauteur de l'actuel boulevard de Reuilly.
L'histoire ancienne de la rue s'inscrit dans la pierre dès 1479, quand une croix commémore au n° 166 la rupture de la trêve entre Louis XI et les seigneurs de la Ligue du bien public. Sous Louis XIV, le n° 172 accueille les ambassadeurs des pays protestants — le faubourg, hors les murs, tolérait ce que Paris refusait. Entre 1704 et 1775, le n° 28 loge la deuxième compagnie des mousquetaires noirs, et c'est non loin de là, au n° 302, que la tradition place en 1719 le repaire de Cartouche : le bandit se serait terré dans un tunnel débouchant sur un puits — Paris aime ses légendes souterraines. En 1780, l'hôpital des Quinze-Vingts quitte la rue Saint-Honoré pour s'établir au n° 26 ; pendant la Révolution, ce même bâtiment devient le principal atelier de la Manufacture d'armes de Paris. À deux pas, l'ancien couvent des Filles Anglaises (n° 40–60) est transformé en prison durant la Terreur.
Une rue dans la tourmente révolutionnaire
La rue de Charenton touche à la place de la Bastille par son extrémité ouest, ce qui en fait, presque mécaniquement, un terrain de combat. En 1871, dès le 18 mars, une des premières et des plus importantes barricades de la Commune se dresse aux numéros 1–2. Durant la Semaine sanglante, elle devient un champ de massacre : une centaine de combattants fédérés périssent sur cette barricade, tandis qu'au n° 28 des communards blessés sont exécutés à la mitrailleuse. Plus loin, au cimetière de Charenton (n° 329), plus de 400 communards fusillés à Mazas sont jetés dans un puits. La rue garde en elle cette mémoire des vaincus, depuis les seigneurs ligués contre Louis XI jusqu'aux ouvriers du faubourg Saint-Antoine.