Histoire de la rue
Longue de 215 mètres entre le boulevard Saint-Germain et la rue du Four, la rue du Dragon tient son nom d'un détail architectural : le célèbre support de balcon en forme de dragon qui ornait la cour du Dragon, dont le dégagement donnait directement sur la voie. Avant ce baptême imagé, on l'appelait chemin — puis rue — du Saint-Sépulcre, du nom des chanoines dont le couvent occupait autrefois ces terrains. L'hôtel des Taranne, argentiers des Valois depuis Charles VI, s'y dressait ensuite ; au XVIIe siècle, l'emplacement accueillit le manège de La Baume-Pluvinel (1652), puis une académie royale pour les jeunes gentilshommes (1691).
La rue concentre une densité remarquable de mémoires. Au n° 24, une maison aurait abrité Bernard Palissy dès 1585 — le potier savant qui fit brûler ses meubles pour maintenir ses fours. En face, Diderot, logé rue Taranne toute proche, venait fureter chez les métalliers et poêliers-fournalistes de la cour pour nourrir son Encyclopédie. En 1790, le Club helvétique y tient ses réunions — sa quatrième adresse, signe d'une fréquentation qui s'effondre. Pendant la Révolution, le n° 7 est un repère de brasseurs d'armes : en juillet 1830, les insurgés du faubourg Saint-Germain y arrachent barres de fer et piques aux marchands de ferraille pour monter aux barricades.
Au n° 44, Étienne-Jean Panis, conventionnel, et son beau-frère le brasseur Antoine-Joseph Santerre — ceux-là mêmes qui mènent l'assaut des Tuileries le 20 juin 1792 — résident entre 1809 et 1815. Quelques années plus tard, en 1821, c'est un jeune homme de dix-neuf ans qui s'installe dans une mansarde du n° 30 : Victor Hugo y rédige ses premières Odes et Ballades. En 1848, le n° 13 abrite un Club de l'Abbaye. Sous l'Occupation, le n° 14 devient la cachette de Paul Éluard, membre du PCF, où se tiennent des réunions clandestines d'intellectuels. Jean Dubuffet et Marcel Duchamp ont également fréquenté la rue, qui a aussi vu passer le poète Germain Nouveau au n° 36, et le peintre Christian Zervos — éditeur des Cahiers d'Art. Au n° 90, une école de dessin forma au tournant du XXe siècle nombre de futurs artistes célèbres.