Histoire de la rue
Au sommet de la Butte, entre la place du Tertre et la rue Girardon, la rue Norvins serpente sur 285 mètres à travers ce qui fut, bien avant Montmartre-la-bohème, un territoire de moulins, de moines et de justice seigneuriale. Son nom actuel lui vient d'un décret du 10 août 1868 : on y honore Jacques Marquet, baron de Montbreton de Norvins (1769-1854), historiographe attitré de l'épopée napoléonienne. Avant cela, la rue s'appelait rue Trenette — toponyme modeste pour une voie qui n'a jamais manqué de caractère.
Le sol même raconte une histoire dense. Au n° 2 bis, les Bénédictines de Montmartre exerçaient dès le Moyen Âge un droit de haute, moyenne et basse justice — rien de moins. C'est là aussi que s'installe en 1790 la seconde mairie de Montmartre, non sans conflit entre les municipalités intra et extra-muros. Les moulins ponctuaient autrefois la rue : le troisième moulin de la Butte (n° 15-17, attesté dès 1623, remarquable car seule sa toiture pivotait pour orienter les ailes), le moulin de la Butte Saint-Roch (n° 24) et le moulin de la Petite Tour (n° 21), construit vers 1647 près de celui de la Vieille Tour — une silhouette de meuniers qui a disparu mais dont l'empreinte toponymique hante encore le quartier.
En mars 1814, les cosaques de Langeron établissent leur quartier général au n° 22 pendant le siège de Paris par les coalisés ; c'est au n° 6 que la légende fait naître le mot bistrot — les soldats russes réclamant à boire « bystro » (vite). La même adresse devient pendant l'Occupation un restaurant prisé par les intellectuels nazis, menus bilingues à l'appui. Au n° 22 se trouvait aussi une maison de santé psychiatrique où Gérard de Nerval fut interné en mars 1841. Plus tard, aux n° 8-10, un cabaret-galerie vit débuter Charles Aznavour, Gilbert Bécaud et Jean Yanne, tandis que Picasso et Renoir s'y retrouvaient au bar. Jacques Brel et Georges Brassens firent leurs premières armes aux n° 7-9. Le Consulat d'Auvergne (n° 18 bis), peint par Maurice Utrillo, et le café Le Clairon des Chasseurs (n° 2 bis), où Marcel Aymé venait jouer aux cartes, complètent ce tableau d'une rue qui a toujours su mêler l'ordinaire et l'extraordinaire.