La Comédie-Française s'installe rue des Fossés-Saint-Germain

Jeu de paume de l'Étoile (ou de l'Estoile, de 1547)

Elevation du côté de l'entrée du batiment de la Comedie Françoise (IFF, 29), Babel, Pierre-Edme (en 1720 - en 1775), graveur, Carnavalet

Chassés par leurs voisins trop studieux du futur Institut de France, les Comédiens du Roi prennent leurs quartiers dans un ancien jeu de paume — en face d'un petit café qui n'a pas encore son heure de gloire.

Le 18 avril 1689, la troupe de la Comédie-Française inaugure sa nouvelle salle au 14 de la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Au programme : Phèdre de Racine et Le Médecin malgré lui de Molière — les deux auteurs tutélaires de la maison, associés pour l'ouverture comme un double parrainage. La troupe elle-même est jeune : elle n'a que neuf ans. Louis XIV l'a créée en 1680 par fusion autoritaire des comédiens de l'Hôtel Guénégaud et de ceux de l'Hôtel de Bourgogne, avec pour mission de « rendre les représentations des comédies plus parfaites ».

Le déménagement n'a rien d'un choix artistique. Depuis 1680, la troupe joue à l'Hôtel de Guénégaud, rue Mazarine. Juste à côté, sur le quai de Conti, s'élève depuis peu le Collège des Quatre-Nations — fondation posthume de Mazarin ouverte en 1688, le bâtiment conçu par Le Vau face au Louvre, qui abrite aujourd'hui l'Institut de France. Les académiciens, les enseignants et les étudiants supportent mal le voisinage des comédiens : les entractes bruyants, les carrosses dans les rues étroites, la fréquentation peu recommandable qui encombre le quartier aux heures de spectacle. Les plaintes remontent. Dès juin 1687, Louis XIV tranche : la troupe doit déguerpir de l'Hôtel Guénégaud.

On cherche un lieu de repli. Le choix se porte, à quelques centaines de mètres de là, sur un ancien jeu de paume — celui de l'Estoile, construit en 1547 — rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. L'emplacement est bon : faubourg animé mais encore à l'écart des grands flux, suffisamment éloigné du Collège pour ne plus gêner personne. La troupe achète le bâtiment et confie la transformation à François d'Orbay le Jeune, neveu et collaborateur du d'Orbay qui a travaillé avec Le Vau à Versailles et — précisément — au Collège des Quatre-Nations. Les travaux durent près de deux ans. Pendant ce temps, la troupe joue où elle peut, dans des salles provisoires. La nouvelle salle ouvre enfin le 18 avril 1689. Et pas n'importe laquelle : c'est la première salle italienne de Paris, à plan semi-elliptique, avec des galeries sur deux niveaux — une révolution architecturale qui servira de modèle aux théâtres français pendant un siècle.

La salle fonctionnera pendant exactement quatre-vingt-un ans. Quatre-vingt-un ans pendant lesquels elle voit passer à peu près tout ce que le théâtre français compte d'auteurs et d'acteurs : Regnard, Lesage, Marivaux, Voltaire, Beaumarchais. En face, au 13, un Italien nommé Francesco Procopio dei Coltelli a ouvert dès 1686 un établissement qui sert un produit encore nouveau — du café. La proximité est immédiate : les comédiens traversent la rue, les spectateurs aussi. Le Procope devient le vestibule informel du théâtre. Au XVIIIe siècle, on y croisera Voltaire, Diderot, Rousseau, Benjamin Franklin. Plus tard, Marat, Danton, Desmoulins. Le café deviendra un foyer révolutionnaire — mais c'est une autre histoire, qui commence précisément par cette adresse voisine et par cette installation d'avril 1689.

En 1770, la troupe part une fois encore. Les lieux sont jugés trop étroits, la salle vieillie, et l'on construit pour elle un théâtre neuf au faubourg Saint-Germain — le futur Odéon, qui ne sera achevé qu'en 1782. En attendant, la Comédie-Française se réfugie provisoirement dans la salle des Machines des Tuileries. La rue, elle, prend alors son nouveau nom : rue de l'Ancienne-Comédie. Les Parisiens préfèrent toujours nommer les choses par ce qu'elles ont été.

On passe aujourd'hui devant le 14 sans soupçonner qu'un théâtre s'y est tenu. Seule la plaque commémorative, et le nom de la rue, en gardent la trace.

Plaque de l'Ancienne Comédie Française

Plaque de l'Ancienne Comédie Française,