Transfert de Voltaire au Panthéon le 11 juillet 1791.
Musée de la Révolution française.
On le fit entrer au Panthéon sur un char à douze chevaux ; un siècle plus tard, il fallut rouvrir son cercueil pour s'assurer qu'il s'y trouvait encore.
Le 11 juillet 1791, au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, le long cortège qui a remonté tout Paris s'arrête devant le nouveau bâtiment. L'Assemblée constituante avait décidé, trois mois plus tôt, que l'église Sainte-Geneviève recevrait les cendres des grands hommes. Sur le fronton, on grave la formule : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. » Mirabeau y était entré le premier ; expulsé après la révélation de ses accords avec la cour, il laisse Voltaire le plus ancien habitant des lieux.
Il faut goûter le paradoxe. Ce temple laïque, la Révolution l'invente en empruntant tout à la religion qu'elle combat : on exhume des restes, on les promène en procession, on les translate d'un tombeau à l'autre comme on faisait jadis des reliques de saints. Le char est tiré par douze chevaux blancs, la fête réglée par Jacques-Louis David. L'homme qu'on encense ainsi est pourtant celui-là même qui avait passé sa vie à railler prêtres et dévots, et signait ses lettres d'un « Écrasez l'infâme ». La patrie reconnaissante offrait au vieux railleur de Ferney une résurrection de plâtre et de granit.
L'histoire aurait pu s'arrêter à cette apothéose. Elle rebondit sous la Restauration. Une nuit de mai 1814, murmure-t-on bientôt, des fanatiques seraient descendus forcer les cercueils de plomb de Voltaire et de Rousseau, auraient mêlé leurs ossements dans un sac et les auraient jetés dans une fosse sur un lit de chaux vive. La rumeur s'impose peu à peu, et Victor Hugo lui-même y ajoute foi. Le Panthéon, croyait-on désormais, ne gardait plus que des tombeaux vides.
Pour en avoir le cœur net, on finit par ouvrir les cercueils. Le 18 décembre 1897, une commission officielle descend dans la crypte. Sous les yeux des savants — le chimiste Marcellin Berthelot en tête —, on soulève les couvercles : les ossements sont là. On brandit le crâne de Voltaire, la mâchoire remboîtée, et l'on croit reconnaître son profil par Pigalle. Le rapport conclut à « la présence dûment reconnue des restes de Voltaire et de Rousseau » — mais la commission n'avait mené aucune expertise. On avait vu des os ; on n'avait pas prouvé que c'étaient les siens.
Aujourd'hui, au bout de l'allée centrale de la crypte, deux tombeaux se font face : Voltaire et Rousseau. Devant celui de Voltaire veille une statue due à Houdon, le sourire mince et l'œil aigu. Le philosophe du doute repose ainsi sous un doute qu'aucune commission n'a tout à fait levé — ce qui, au fond, ne lui aurait pas déplu.