Il avait pris la parole à la salle Favié pour dire honte aux riches, honte aux traîtres, honte à la bourgeoi... Il tomba. C'était sa dernière tribune.
Émile Eudes était né en 1843 à Roncey dans la Manche. Il avait fait des études de pharmacie à Paris et s'était entièrement consacré à la politique blanquiste, ce courant révolutionnaire qui voyait dans l'insurrection armée et organisée le seul chemin vers l'émancipation ouvrière.
Pendant la Commune de Paris, il avait joué un rôle militaire décisif. Dans la nuit du 17 au 18 mars 1871, avec Ranvier, il commandait les bataillons de Belleville qui rejoignirent ceux de Montmartre pour s'emparer de l'Hôtel de Ville et y hisser le drapeau rouge. Il fut l'un des généraux de la Commune.
Après la Semaine sanglante, l'exil, la condamnation à mort par contumace, puis la déportation, l'amnistie de 1880 lui permit de rentrer en France. Il fut l'un des fondateurs du Comité révolutionnaire central en 1881, aux côtés d'Édouard Vaillant et d'Ernest Granger, pour perpétuer l'héritage de Blanqui.
Le 5 août 1888, lors d'une réunion des blanquistes à la salle Favié, au 13 rue de Belleville dans le 19e arrondissement, il prit la parole. Il dit : "honte aux riches, honte aux traîtres, honte à la bourgeoi..." et s'effondra. Il était mort à quarante-quatre ans, à la tribune de Belleville, le quartier qui avait été le sien depuis toujours.
Auguste Blanqui était mort en 1881, quelques semaines après avoir été libéré de prison. Eudes mourut en plein discours, sept ans plus tard, dans la même salle où il avait appris la politique de la révolte. Il ne finit pas sa phrase.
Une réunion publique interrompue par les agents, et le quartier entier se soulève pendant cinq jours : Belleville apprend en 1869 ce qu'elle refera en 1871.
L'Empire vacille. Les élections législatives de mai-juin 1869 ont été un désastre pour Napoléon III : l'opposition républicaine progresse partout, et à Paris elle triomphe. Henri Rochefort, journaliste satirique, fondateur de La Lanterne dont chaque numéro tourne l'Empire en dérision, a été élu député de la première circonscription de Paris lors d'une élection partielle en novembre 1869. Son comité électoral tient des réunions publiques dans les quartiers populaires.
Belleville est le cœur du Paris rouge. Annexée à la capitale en 1860, peuplée d'ouvriers chassés du centre par les travaux d'Haussmann, elle vote massivement à gauche et elle a envoyé Gambetta à la Chambre sur un programme radical. Ses bals, ses cafés, ses salles de réunion forment le tissu d'une sociabilité politique que la préfecture surveille de près.
Le 7 octobre 1869, le Comité Rochefort tient réunion au bal des Folies Belleville, 13 rue de Belleville, ancien bal Dénoyez. La police intervient brutalement et disperse l'assemblée. Le quartier réagit immédiatement. Les affrontements durent plusieurs jours. Le 10 octobre, le bilan atteint cinq cents blessés.
Gustave Flourens est de ces journées. Fils d'un savant, professeur destitué du Collège de France pour ses cours jugés subversifs, il est l'un des révolutionnaires les plus flamboyants et les plus imprévisibles de sa génération : il a combattu pour l'indépendance crétoise, il combattra pour la Commune, il sera tué en avril 1871 à Rueil, sabré par un gendarme. Gabriel Ranvier, décorateur sur porcelaine, futur membre de la Commune, est également actif dans ces comités.
Les autorités impériales voient dans ces bagarres un simple trouble à l'ordre public. Elles se trompent d'échelle. Ce qui se joue à Belleville en octobre 1869 est l'apprentissage collectif d'une population qui découvre qu'elle peut tenir la rue contre la police. Dix-sept mois plus tard, le 18 mars 1871, ce même quartier fournira une part décisive des forces de la Commune.