En instituant le monopole des agents de change sur la Bourse, Louis XV ne crée pas seulement un marché : il crée une aristocratie financière qui durera jusqu'à la fin du XXe siècle.
La spéculation financière n'attend pas les institutions pour exister. Avant 1724, les opérations de bourse se tiennent à Paris dans les rues, les cafés et les galeries couvertes. Les affaires de Law — la banqueroute du Système en 1720, qui avait ruiné des dizaines de milliers de Français et ébranlé la confiance dans les finances du royaume — ont laissé des traces profondes. Le pouvoir veut encadrer, réguler, contrôler.
Le 24 septembre 1724, un arrêt du Conseil du roi crée officiellement la Bourse des valeurs de Paris. Elle s'installe dans les locaux de l'Hôtel de Nevers, rue Vivienne, dans l'actuel 2e arrondissement. L'arrêt institue le monopole des agents de change : seuls des officiers royaux assermentés et nommés par le roi peuvent effectuer des transactions sur les effets publics et les actions de compagnie. Tout opérateur non agréé est un colporteur illégal.
Ce monopole crée immédiatement une caste. Les agents de change sont à la fois fonctionnaires du roi et opérateurs du marché, rémunérés par des commissions sur chaque transaction. Leur nombre est fixé à soixante par l'arrêt fondateur. Ils sont propriétaires de leur charge, qu'ils peuvent revendre à prix d'or. Cette superposition d'une institution publique et d'intérêts privés constitue l'ADN de la finance parisienne pendant deux siècles et demi.
La Révolution suspend la Bourse en 1793, au moment même où la spéculation sur les assignats bat son plein hors de toute institution. Elle réouvre sous le Directoire. Napoléon lui offre son temple : le Palais Brongniart, commandé en 1808, achevé en 1825. Le monopole des agents de change ne sera aboli qu'en 1988, lors de la grande réforme libérale de la Bourse, qui transforme les opérateurs en sociétés commerciales concurrentes. La charge d'agent de change, trois siècles d'aristocratie financière, disparaît alors définitivement.