Il tombe, il perd connaissance, il se réveille au crépuscule sans savoir qui il est : il en tirera l'une des rares descriptions d'un bonheur pur de la littérature française.
Jean-Jacques Rousseau a soixante-quatre ans en 1776. Il vit rue Plâtrière, aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau, dans le 1er arrondissement, dans un modeste appartement où il copie de la musique pour vivre. Il est brouillé avec presque tout le monde : avec Voltaire, avec Diderot, avec Hume. Il se croit victime d'un complot universel, ce qui n'est pas entièrement faux et pas entièrement vrai. Il ne publie plus. Il herborise et il marche.
Le 24 octobre 1776, il redescend de Ménilmontant, alors village campagnard hors de Paris, où il est allé herboriser. Sur la route, un grand chien danois lancé au galop devant un carrosse le renverse. Il est projeté violemment au sol, tête la première.
Il perd connaissance. Ce qu'il écrit ensuite est resté célèbre. Revenant à lui à la nuit tombante, il ne se souvient ni de sa chute, ni de son nom, ni de rien : "Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au moment présent, je ne me souvenais de rien ; je n'avais nulle notion distincte de mon individu. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant."
Ce texte forme la Deuxième Promenade des "Rêveries du promeneur solitaire," dernier livre de Rousseau, resté inachevé à sa mort en 1778. C'est l'une des premières descriptions littéraires d'un état de conscience pure, sans mémoire ni identité, et l'un des textes fondateurs de tout ce que la littérature fera ensuite de l'introspection.
L'anecdote a une suite grinçante. Le bruit court dans Paris que Rousseau est mort. Un journal publie même une notice nécrologique. Rousseau, qui lit cela vivant, y voit une nouvelle preuve du complot ourdi contre lui. Un panneau au 128 rue Pelleport, dans le 20e arrondissement, rappelle l'emplacement approximatif de la chute.