Histoire de la rue
Le quai d'Anjou doit son nom au duc d'Anjou, frère de Louis XIII — titre que porta notamment le futur Gaston d'Orléans. Commencé en 1614 et achevé en 1647, il est aménagé au fil du lotissement de l'île Saint-Louis, alors deux îlots marécageux que les ingénieurs Salomon de Caus et René Sualem s'emploient à réunir et à relier à la ville. Ce passé hydraulique laisse une empreinte concrète : dès 1621, un moulin est installé aux numéros 27–31 pour remonter l'eau de la Seine, assurant le nettoyage des rues et l'alimentation en eau de l'île toute neuve. Les maisons des premiers numéros du quai, construites sur pilotis, témoignent de la même ingéniosité face à un terrain gagné sur le fleuve.
L'architecte Louis Le Vau s'installe au n° 3 entre 1642 et 1650, le temps de bâtir pour lui-même un hôtel attenant à l'Hôtel Lambert qu'il est en train d'élever — les deux demeures finiront par ne former qu'une. Quelques portes plus loin, au n° 5, René Sualem, concepteur de la célèbre Machine de Marly qui alimentera Versailles en eau, réside de 1676 à 1682. Au siècle suivant, Voltaire séjourne aux n° 1–3 en 1742, hébergé par Mme du Châtelet avec qui il entretient une liaison ; l'agronome Duhamel du Monceau, président de l'Académie des sciences, occupe quant à lui le n° 13 de 1743 à 1782.
Mais c'est au XIXe siècle que le quai atteint sa densité de légendes. Au n° 17, Charles Baudelaire et Théophile Gautier cohabitent de 1843 à 1845 dans l'Hôtel Lauzun, qui abrite aussi le fameux Club des Haschischins — un cénacle romantique expérimentant le chanvre avec une solennité de sabbat. Baudelaire avait auparavant brièvement résidé au n° 15. Non loin, au n° 9, Honoré Daumier passe près de vingt ans (1846–1863) à composer ses lithographies cinglantes sur la justice. Le peintre Charles-François Daubigny ouvre son premier atelier au n° 13 dès 1843, et Paul Cézanne s'installe au n° 15 en 1887.
Les Américains s'approprient le quai dans l'entre-deux-guerres : au n° 33, Ernest Hemingway et John Dos Passos ont leur quartier général, que Le Soleil se lève aussi immortalisera ; au n° 29, une maison d'édition travaille avec plusieurs auteurs américains entre 1922 et 1924 — avant que Gilles Deleuze n'y installe plus tard sa bibliothèque de philosophe. Deux plaques gravées dans la pierre rappellent la crue de 1910, au n° 1 et à la base du pont Marie : silencieuses sentinelles d'un fleuve que ce quai n'a jamais vraiment dompté.