La rue Saint-Augustin doit son nom au couvent des Augustins réformés, dit des Petits-Pères, qui bordait autrefois son tracé. Elle s'ouvre en deux temps : une première section naît par arrêt du Conseil du Roi du 23 novembre 1633, tandis que la seconde, plus tardive, est autorisée par un arrêt de 1701, plusieurs fois renouvelé au fil du siècle. Longtemps désignée comme « rue Neuve Saint-Augustin » — ou, selon les quartiers, « rue Saint-Victor » ou « rue Neuve des Vieux Augustins » — elle ne prend officiellement son nom actuel qu'en 1881, se dépouillant enfin de cet adjectif « neuve » devenu anachronique après deux siècles d'existence.
Son pedigree mondain et intellectuel est exceptionnel. Au n° 22, une femme occupe une place singulière dans l'histoire des idées : Claudine de Tencin, romancière, salonnière et mère présumée de Jean le Rond d'Alembert, l'un des grands architectes de l'Encyclopédie. L'enfant, dit-on, fut abandonné à la naissance — la rue garde cette ombre intime. Quelques numéros plus loin, Antoine de Sartine, lieutenant général de police redouté et redoutable, réside au n° 23 de 1766 à 1774, à l'époque même où il surveille Paris d'un œil sans repos.
Le début du XIXe siècle transforme la rue en carrefour littéraire et politique de premier ordre. Au n° 12, Sophie Gay tient de 1802 à 1822 un salon qui attire la fine fleur des arts ; sa fille Delphine y grandit, déjà promise à la gloire. Benjamin Constant y loge en 1810, Lamartine en 1819. Plus tard, le n° 35 accueille en 1825 les premiers rassemblements des saint-simoniens, au lendemain de la mort de leur maître. En 1823, l'ouverture du passage Choiseul au n° 23 marque un autre tournant : la galerie couverte, temple du commerce élégant, s'y installe pour durer.
La rue recèle aussi des curiosités discrètes : au n° 21, une pompe à eau à balancier subsiste dans une cour, témoin silencieux des anciens systèmes d'adduction ; au n° 15, un disque de bronze affleure dans le pavé — l'un des 135 plots qui matérialisaient en 1995 le tracé du méridien de Paris, cette ligne invisible qui partagea longtemps le monde.