La rue Saint-Georges s'ouvre par lettres patentes du 7 mai 1779 entre les rues de Provence et de la Victoire, dans ce quartier de la Chaussée-d'Antin que la spéculation immobilière est alors en train de bâtir de toutes pièces sur les anciens marais du nord de Paris. Elle s'appelait d'abord ruelle Saint-Georges, puis rue Neuve Saint-Georges — le « neuve » disant assez sa jeunesse —, avant de recevoir son nom définitif par arrêté du 17 août 1846. L'origine de ce nom reste modeste : une enseigne du XVIIIe siècle, probablement un cabaret ou une boutique placée sous le patronage du saint, suffit à baptiser pour toujours l'une des rues les plus animées du 9e arrondissement.
Sous la Révolution, la rue est déjà peuplée de personnages compromettants. Au n° 9, Thérésa Cabarrus — la future Mme Tallien, égérie des thermidoriens — loge avant son mariage en décembre 1794. Au n° 19, la comtesse de Beaufort d'Hautpoul héberge son amant Julien de Toulouse, tous deux mêlés à la conspiration du baron de Batz ; au n° 38, Jean-Nicolas Langlois, membre de la Section du Mont-Blanc, monte à l'échafaud le 11 Thermidor an II. La rue côtoie donc à la fois la séduction des salons et le bruit sinistre de la charrette.
C'est sous la Monarchie de Juillet que la rue Saint-Georges devient un véritable laboratoire de la modernité parisienne. Au n° 11, Émile de Girardin et sa femme la poète Delphine Gay tiennent un salon couru par tout ce que Paris compte d'artistes et de politiques. C'est là que Girardin lance en 1836 La Presse, premier quotidien à prix populaire, inventant du même coup le roman-feuilleton ; Delphine inaugure, au n° 16, une rubrique de « potins » sous le titre Lettres parisiennes — ancêtre direct de la presse people. Pendant ce temps, au n° 40-50, Adolphe Sax installe sa fabrique d'instruments à vent, où plus de deux cents ouvriers façonnent cuivres et bois, dont le saxophone qui porte son nom. À deux pas, Henry Murger naît en 1822 au n° 17, et Edgar Degas voit le jour en 1834 au n° 8 : deux enfants du quartier dont les destins romanesque et pictural illumineront le siècle.
La rue accumule les adresses littéraires et politiques jusque sous la Commune et au-delà. Adolphe Thiers y réside ; les frères Goncourt occupent le n° 43 de 1850 à 1868 — Edmond y mûrit le testament qui fondera son célèbre prix. Émile Zola s'installe au n° 21 entre 1874 et 1877 et y entame L'Assommoir. En 1897, Marguerite Durand fonde au n° 14 La Fronde, premier journal féministe entièrement rédigé par des femmes. La rue aura même failli brûler : en 1908, Modigliani, sous l'emprise de la drogue, déclenche un incendie au n° 50 chez son ami le critique André Warnod. De la enseigne anonyme du XVIIIe siècle à ces flambées artistiques, la rue Saint-Georges n'a jamais cessé de surprendre.