Histoire de la rue
Impossible à résumer en quelques mots, la rue Vieille du Temple est l'une des plus anciennes artères de Paris : pendant des siècles, elle fut simplement le chemin qui conduisait à la puissante Commanderie du Temple, dont elle tire son nom définitif. Mais avant de s'appeler ainsi, elle a porté une demi-douzaine d'identités — rue Barbette, rue de la Poterne Barbette, rue de la Couture du Temple, rue de l'Égout du Temple — autant de noms qui racontent, couche après couche, les faubourgs médiévaux qui la bordaient et la famille Barbette dont l'hôtel marqua durablement le quartier.
L'histoire commence dans la pierre et le sang. En 1190, la porte de l'enceinte de Philippe Auguste franchit ce tracé, l'une des treize portes d'un mur qui ceinturait alors la ville. Un siècle plus tard, en 1306, c'est ici qu'éclate une émeute : les Parisiens se soulèvent contre un congé de location qui triple leurs loyers du jour au lendemain — déjà la question du logement. Et puis vient la nuit du 23 novembre 1407, la plus dramatique de toute la rue. Louis Ier d'Orléans sort de l'Hôtel d'Isabeau de Bavière (au n° 64) quand les hommes de Raoul d'Anquetonville, envoyés par Jean sans Peur, l'abattent dans la ruelle. Son cadavre est transporté à l'Hôtel de Rieux, au n° 47 — à quelques pas de là. Avant 1908, une inscription gravée sur la façade rappelait encore ce meurtre fondateur de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.
La rue se refait une jeunesse au XVIIe siècle avec le théâtre. La troupe de Mondory — dite troupe du Roi du Maretz — s'installe au n° 90 en 1634 et y crée, en décembre 1636, Le Cid de Pierre Corneille : triomphe retentissant, scandale littéraire, naissance du théâtre classique français dans cette rue du Marais. Plus bas, au n° 47, Beaumarchais mène entre 1776 et 1788 une double vie d'agent secret : derrière l'enseigne anodine de la société Rodriguez, Hortalez et Cie, il achemine des armes aux insurgents américains ; c'est aussi là qu'il fonde en 1777 la Société des auteurs et dramatistes, ancêtre de toutes les sociétés d'auteurs. La même adresse voit baptiser, dans la chapelle réformée de l'hôtel, la future Mme de Staël, fille de Necker, en 1766.
La Révolution et ses lendemains ne laissent pas la rue en repos. Lepeletier de Saint-Fargeau, député qui vota la mort du roi et fut assassiné pour cela, habitait au n° 28 ; des réunions anarchistes d'ouvriers juifs russes et polonais s'y tinrent encore au n° 28 un siècle plus tard. L'Imprimerie nationale, logée dans les dépendances de l'Hôtel de Rohan (n° 87) à partir de 1808, imprime en 1851 sous haute surveillance l'affiche du coup d'État de Louis-Napoléon ; en 1871, les communards Pindy et Debock s'en emparent à la tête du 86e bataillon de la Garde nationale. Le marché des Enfants-Rouges (n° 48), ouvert en 1819, est quant à lui l'un des plus vieux marchés couverts de Paris encore en activité — et sans doute le plus serein de toute cette rue décidément peu portée sur la tranquillité.