Portrait of Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais par Jean-Marc Nattier.
L'auteur du Barbier de Séville monte une entreprise fictive au nom portugais pour livrer des canons français à des républicains américains, sans que le roi de France n'ait à en répondre.
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais a quarante-quatre ans en 1776. Horloger de formation, musicien, spéculateur, agent secret, dramaturge, il est l'un des personnages les plus insaisissables du siècle. Il a écrit Le Barbier de Séville, joué l'année précédente ; il écrira Le Mariage de Figaro, dont la représentation en 1784 fera dire à Napoléon qu'elle fut "la Révolution déjà en action."
En 1775 et 1776, il est en mission à Londres pour Louis XVI. Il y rencontre des émissaires des colonies américaines révoltées et devient un partisan enthousiaste de leur cause. Il bombarde Vergennes, ministre des Affaires étrangères, de mémoires expliquant que la France a tout intérêt à soutenir les insurgés pour affaiblir l'Angleterre.
Le problème est diplomatique. La France n'est pas en guerre contre l'Angleterre et ne veut pas l'être encore. Un soutien officiel serait un casus belli. Il faut donc un montage.
Beaumarchais obtient un million de livres du Trésor français, auquel s'ajoute un million espagnol. Il crée une société commerciale entièrement fictive quant à son objet réel, sous le nom portugais de Roderigue Hortalez et Compagnie, et en installe les bureaux dans sa demeure de l'hôtel Amelot de Bisseuil, dit hôtel des Ambassadeurs de Hollande, 47 rue Vieille-du-Temple dans le 4e arrondissement.
L'entreprise achète officiellement des marchandises et livre en réalité des fusils, des canons, de la poudre, des uniformes, sortis des arsenaux royaux. Le premier convoi part du Havre en décembre 1776 ; seul l'Amphitrite parvient à appareiller, avec quarante-neuf militaires à bord.
L'aide de Hortalez et Cie sera décisive pour la victoire américaine de Saratoga en 1777, qui déterminera l'entrée officielle de la France dans la guerre. Beaumarchais ne sera jamais remboursé de son avance. Ses héritiers la réclameront encore à Washington au XIXe siècle. Le monarque le plus absolu d'Europe avait financé une république.