Histoire de la rue
L'avenue des Gobelins tire son nom de la manufacture qui la borde au numéro 42, et cette manufacture elle-même doit tout à une famille de teinturiers : les Gobelin. C'est aux alentours de 1443 que des artisans florentins s'installent sur les rives de la Bièvre et y fondent une teinturerie réputée pour ses rouges écarlates d'une intensité rare. Jehan Gobelin donne son nom à l'affaire, et la réputation du lieu ne se démentira jamais. En 1601, on y tisse déjà des tapisseries dans les bâtiments de l'ancienne teinturerie familiale ; puis en 1667, Colbert y installe la Manufacture royale des meubles et tapisseries, placée sous la direction artistique de Charles Le Brun. Louis XIV vient en personne admirer les ateliers. Le nom de Gobelins devient synonyme de faste.
Mais le sol de l'avenue est plus ancien encore que la manufacture. Au numéro 47, une borne réemployée comme sarcophage porte la première mention connue du nom de Paris : civitas Parisiorum, « cité des Parisiens » — vestige gallo-romain qui repose là, muet, sous les pas des promeneurs. Plus loin, aux numéros 27–29, la tradition situe la mort et l'inhumation de saint Marcel, évêque dont le souvenir marqua durablement l'implantation du christianisme à Paris. Le quartier Saint-Marcel, faubourg turbulent, ne perdra jamais tout à fait ce caractère de marge agitée : en 1792, des émeutes de subsistance éclatent dans le voisinage, signe des tensions qui traversent la ville à l'heure où la Révolution bascule.
L'avenue elle-même ne reçoit son nom officiel et son tracé définitif que par l'arrêté du 3 septembre 1869, en plein chantier haussmannien. Mais à peine ouverte, elle entre dans la tourmente : en 1871, la manufacture des Gobelins devient un nœud stratégique de la Commune. Le quartier général de la 13e légion de la garde nationale fédérée s'y installe ; le général Émile Duval y établit son état-major ; des bataillons dissidents y saisissent plus d'un million de cartouches. Lors de la Semaine sanglante, une barricade au numéro 25 fait l'objet de violents combats, tandis que la manufacture est partiellement incendiée pour couvrir le repli des Fédérés — et des combattants, en priorité déserteurs et étrangers enrôlés dans la Commune, y sont massacrés.
L'avenue reste, après la défaite, un terrain d'agitation discrète. Entre 1908 et 1914, le 63 accueille le club et la bibliothèque des socio-démocrates russes du POSDR ; Lénine y donne une conférence sur « le parti ouvrier et les religions » en 1909. Au numéro 68, la façade d'un théâtre porte, à ses tout débuts, la marque d'Auguste Rodin. Une avenue en apparence bourgeoise, mais où l'histoire se glisse dans chaque numéro.