Histoire de la rue
Né d'une ordonnance du Bureau des Finances du 16 janvier 1789, le boulevard de Grenelle est l'un de ces grands axes que la monarchie finissante tente de percer à la lisière de Paris, dans ce qui était alors l'ancienne commune indépendante de Grenelle — dont il porte encore le nom. Il s'appelait d'abord boulevard de la Cunette, du nom d'un fossé de drainage qui longeait le mur des Fermiers généraux, dont deux barrières marquaient son tracé : la barrière de la Cunette (côté est, vers l'actuelle place des Martyrs Juifs du Vélodrome d'Hiver) et la barrière des Ministres, dite aussi de Grenelle, à mi-parcours. C'est Claude-Nicolas Ledoux qui conçoit ces portes monumentales ; la barrière des Ministres, au n° 61, va devenir un lieu chargé de sang.
Un mur, un champ de tir
Le terrain plat et dégagé qui s'étend au-delà de la barrière donne naissance au camp de Grenelle, terrain d'exercice et, bientôt, lieu d'exécution. En 1796, trente et un conjurés néo-jacobins, dont le chimiste Antoine Laurent de Lavoisier avait financé indirectement le milieu, tombent fusillés ici après la tentative avortée de soulèvement du camp — trahie avant même d'avoir commencé. En 1812, c'est le général Claude-François de Malet qui y est exécuté avec ses complices, dont Victor Claude Alexandre Fanneau de La Horie et Maximin-Joseph Emmanuel Guidal, après son audacieux — et presque réussi — coup de force contre l'Empire. En 1815, le jeune Charles de La Bédoyère, tenu pour responsable d'avoir entraîné son régiment dans le retour de Napoléon, est fusillé à son tour au même endroit. Le boulevard de la Cunette, rebaptisé boulevard de Grenelle par arrêté du 10 mai 1851, puis élargi en 1864 par la réunion des anciens boulevards de Javel et de Meudon, devient sous le Second Empire un lieu de réunions politiques ouvrières, animées par les membres de l'Internationale.
Le Vélodrome d'Hiver, miroir d'un siècle
Au n° 8, une grande salle de spectacles sportifs prend un rôle politique considérable. Dans les années 1930, le Vélodrome d'Hiver — le « Vel' d'Hiv' » — voit défiler les grandes causes : en 1936, Léon Blum y arbitre les prolongements des accords de Matignon devant une foule ouvrière en effervescence ; en 1937, Maurice Thorez y lance le slogan « la France aux Français », marquant un virage nationaliste du PCF ; la même année, le dernier grand meeting de soutien à l'Espagne républicaine s'y tient dans une atmosphère poignante. L'Occupation retourne la salle contre ceux qui l'avaient fait vibrer : en 1940, des milliers de femmes « indésirables » y sont internées sur ordre des autorités d'occupation ; en juillet 1942, 12 884 juifs raflés par la police française sous l'autorité du préfet René Bousquet y sont entassés dans des conditions inhumaines avant la déportation — c'est la rafle du Vél' d'Hiv'. La salle sert encore, en 1958 puis en 1961, à interner des Algériens raflés sur ordre du préfet Maurice Papon. Le boulevard de Grenelle porte ainsi, sur quelques centaines de mètres, presque tous les grands drames et tous les élans de deux siècles d'histoire parisienne.