Histoire de la rue
Le boulevard de Magenta porte le nom d'une victoire : le 4 juin 1859, les armées françaises écrasent les Autrichiens à Magenta, en Lombardie. Le baptême est immédiat et symbolique — la rue elle-même est en cours de percement quand la bataille éclate. Tracé dans le cadre des grandes percées haussmanniennes, le boulevard naît de deux décrets successifs : celui du 19 novembre 1855 pour la section supérieure, celui du 12 mars 1859 pour le tronçon reliant la future place de la République à la rue du Faubourg-Saint-Martin. Avant Haussmann, l'axe portait le nom plus sobre de boulevard du Nord. Trente mètres de large, près de deux kilomètres de long : c'est une artère de liaison entre les faubourgs populaires du nord-est et le cœur de Paris, une colonne vertébrale du Paris ouvrier.
Au n° 68, l'église Saint-Laurent cristallise à elle seule plusieurs siècles d'histoire. En 1768, c'est dans ses registres que Jeanne Bécu — la future Mme du Barry — contracte en hâte un mariage de façade avec Guillaume Dubarry, frère de son protecteur, pour se donner une respectabilité suffisante à présenter à la cour de Louis XV. Sous la Révolution, l'édifice sert de siège à la section du faubourg Saint-Denis puis du faubourg du Nord ; la Terroire le reconsacre à la Vieillesse par décret de prairial an III. En juin 1848, les combats de barricades font rage dans ce secteur, entre l'église et le Clos Saint-Lazare. Et en mai 1871, c'est au pied du même clocher que Paul Antoine Brunel, refusant la capitulation, fait sonner le tocsin avant d'être arrêté.
La Commune de Paris marque le boulevard d'une empreinte particulièrement dense. Maxime Lisbonne, colonel fédéré, y habite tout à la fois au n° 6 et au n° 66 — les sources divergent, signe d'une vie aussi instable que militante. Au croisement des n° 65-68, une importante barricade subit le feu d'une batterie versaillaise pointée vers le Château d'Eau ; les combats de la Semaine sanglante sont ici d'une violence extrême. Plusieurs membres de la Commune résident sur le boulevard : Paul Rastoul (n° 109), délégué aux Services publics, qui vote contre le Comité de Salut public et mourra noyé en 1875 ; Georges Arnold (n° 25), signataire du Manifeste de la minorité ; Adolphe Spinoy (n° 16), promu chef de la 3e légion de la Garde nationale.
Le boulevard continue d'accumuler les épisodes frappants sous la IIIe République et au-delà. En 1892, Ravachol — François Claudius Koenigstein — est arrêté au n° 22 ; une bombe explose aussitôt dans le restaurant Véry voisin pour le venger, faisant deux morts dont le restaurateur lui-même. Au n° 6, entre 1901 et 1907, poètes et chansonniers socialistes font répéter ce qui deviendra la Muse Rouge. Au n° 100, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, les auteurs de l'Ami Fritz, travaillent dans une chambre meublée. Et sous l'Occupation, le boulevard de Magenta reste une rue de résistance : plusieurs attentats contre des officiers allemands s'y déroulent entre 1941 et 1944, perpétuant, dans un autre siècle, la tradition combattante des faubourgs.