Entre la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, le quai Malaquais longe la Seine sur un peu plus de trois cents mètres, face au Louvre et aux Tuileries. Son nom est une survivance du vieux lieu-dit le port Malaquest, une grève sableuse où l'on chargeait et déchargeait marchandises et passagers bien avant que la rive ne soit maçonnée. La litanie de ses anciens noms — port de Nesle, quai de la Reine Marguerite, Heurt du Port aux Passeurs, port Saint-Germain, quai de la Sablonnière, quai de l'Écorcherie — dit à elle seule l'épaisseur du passé : un quai de travail, de passage et de négoce avant de devenir l'une des adresses les plus prisées du faubourg Saint-Germain.
Au XVIIIe siècle, le maréchal Maurice de Saxe s'y établit au n° 5. Sous la Révolution, le quai devient un microcosme des tourmentes de l'époque. Au n° 3, le Girondin François Buzot loge pendant les premières années révolutionnaires ; pourchassé après la chute des Girondins, il finira par se suicider. L'hôtel lui-même frôle la démolition — la Convention en ordonne le rasage — mais le 9 thermidor le sauve in extremis, comme le précise Rochegude. C'est encore au n° 5 que réside la comtesse Theophila von Finckenstein, intime du comte Axel de Fersen : en 1791, elle procure le passeport qui doit permettre à la famille royale de fuir, une filière où Mme de Tourzel joue le rôle de couverture. Plus loin, au n° 11–13, Joseph Fouché reçoit sa nomination au ministère de la Police en 1796.
Le XIXe siècle est celui des savants et des lettres. Alexander von Humboldt s'installe au n° 3 de 1804 à 1827, y rédigeant une part de son œuvre colossale. Le sculpteur Augustin Pajou occupe le n° 15 en 1806. Aux n° 19–23, l'atmosphère est plus romantique : George Sand y vit de 1832 à 1836, en pleine liaison avec Alfred de Musset, et y achève Lélia. Quelques années plus tard naît au n° 19, dans l'arrière-boutique de la librairie paternelle, un certain Anatole France — la même adresse qui recevait les abonnements au Vorwärts, journal des immigrés allemands, et dont Jean Renoir fera le décor de Boudu sauvé des eaux en 1932. Le quai Malaquais porte tout cela sans en avoir l'air : une façade classique sur la Seine, et derrière, deux siècles de Paris qui s'agitent.