Histoire de la rue
La rue Saint-Louis en l'Île est la colonne vertébrale de l'île éponyme : elle la traverse de part en part sur plus de cinq cents mètres, reliant le quai d'Anjou à la rue Jean-du-Bellay. Son histoire commence avec celle de l'île elle-même. Au début du XVIIe siècle, deux îlots déserts — l'île Notre-Dame et l'île aux Vaches — sont réunis et lotis par un consortium de financiers sous la direction de l'entrepreneur Christophe Marie. Les travaux s'échelonnent de 1614 à 1646, sous le règne de Louis XIII, qui donne son nom définitif à l'ensemble. La rue elle-même porta successivement les noms de rue Carelle, rue Marie et rue Blanche de Castille avant de fixer son identité autour du saint roi.
Le bâti qui s'élève alors est d'une cohérence remarquable, et quelques hôtels particuliers dominent encore le paysage. Au n° 51, l'hôtel acquis en 1719 par Jean-François Guyot de Chenizot offre l'un des plus beaux décors « rocaille » de Paris, avec son portail aux atlantes et son cadran solaire caché dans la cour. C'est là que réside Mgr Denys Affre, archevêque de Paris, au moment où il court en juin 1848 tenter de s'interposer sur la barricade de la Bastille — et y trouve la mort. Au n° 2, Voltaire retrouve Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, la marquise du Châtelet, qui l'héberge en 1742. Au n° 54 survit jusqu'en 1756 le dernier jeu de paume de Paris. En face, le n° 5 abrite vers 1750 le petit hôtel de Poisson de Marigny, frère de Mme de Pompadour ; au n° 9, le peintre Daubigny séjourne à une date non précisée.
La rue connaît aussi des heures de bricolage scientifique et d'agitation politique. En 1799, Philippe Lebon expérimente au n° 12 l'éclairage et le chauffage au gaz sous la direction du chimiste Jean-Antoine Chaptal — une percée dont Lebon ne verra pas les fruits : il meurt en 1804, et la légende veut qu'il ait été assassiné aux Champs-Élysées le soir même du sacre de Napoléon. Le n° 71 abrite pendant la première moitié du XIXe siècle une usine de cinq cents ouvriers spécialisée dans la teinture et l'impression d'étoffes, déplacée à Clichy en 1845. Entre 1848 et 1850, Eugène-François Vidocq, ancien forçat devenu chef de la Sûreté, loge au n° 31. Quelques décennies plus tard, en 1927-1928, le n° 6 héberge la rédaction de La Nation annamite, organe du Parti Annamite de l'Indépendance tirant à cinq mille exemplaires, dont Nguyên Van Luan assure la direction politique — pendant que la police le surveille depuis une boutique d'empailleur voisine. Dessous la chaussée, les sous-sols gardent leurs propres secrets : anciens puits comblés, cylindres de pierre oubliés dans des débarras, traces silencieuses d'une île construite sur l'eau.